"Une âme saine dans un corps sain"

Une maxime très répandue chez les sportifs de nos jours. Les pionniers de Lac Windigo l'ont sans doute connue. Mais dans leur pauvreté, comment pouvaient-ils observer toutes les lois de l'hygiène? C'était au temps où on s'éclairait à la lampe. Pas de robinets dans la maison. On allait puiser l'eau au puits. Il pouvait arriver que la cabane à l'oeil losangique voisinait de trop près les veines d'eau du puits. Loin du médecin. Pas de pharmacie à proximité. Le registre paroissial accuse de nombreuses mortalités infatiles. On se soignait comme on pouvait à coups de tisanes et d'emplâtres!

Nos pionniers ne sont pas tous morts dans leur jeunesse. Un Cyrille Garnier atteint ses 84 ans; Jean-Baptiste Nantel dépasse les 86. Mme Jules Nantel et Emile Millette décèdent à 87 ans.

Les conditions de vie ont changé. Un Rapport du 20 mai 1932, de l'inspecteur des "Unités Sanitaires du Service Provincial d'Hygiène" note que sur 38 enfants examinés, 38 sont porteurs de défauts physiques (ne nous alarmons pas: un défaut physique peut signifier une dent cariée!). Ils sont en dessous du poids normal; 15 porteurs de ganglions cervicaux, etc., etc.... Les conditions sanitaires de la classe: " Mauvaises"; l'éclairage:20%; le lavage de l'école: 3 par an; Propreté: balayage; eau et récipient à eau: très bien. Cette dernière note paraît plus consolante. La plupart de ces enfants de 1932 paraissent aujourd'hui en bonne santé.

Un autre rapport du Département de l'Instruction Publique du 22 juin 1943: "Votre école se classe encore cette année au nombre des meilleures du district. Je suis encore satisfait de l'état de votre maison d'école. Le mobilier est aussi en bon état... C'est à votre institutrice que revient le mérite de cette distinction. La note de succès accordée à Mlle Daoust (Mme Roger Nantel) pour son travail et celui des ses élèves est 18 sur 20, soit 90 sur 100".

Quand les docteurs Jean-Baptiste Prince et Louis Verschelden montaient de Montréal, on les arrêtait en cours de route pour soigner les malades. Parfois, armés d'un canif stérélisé, ils pratiquaient une opération sur un malade couché sur une table de cuisine. Et combien de consultations et de traitements et même de remèdes et médicaments donnés gratuitement!

Le docteur Noel Verschelden, qui a connu le lac Cameron dès 1913, peut vous en rappeler des souvenirs de sa pratique médicale, ici, depuis les années 1933. Son fils Guy, médecin comme son père, le docteur Fernand Hébert, les docteurs Jacques Prince, Léo et André Boyer, Roger Poirier, Marc Hurtubise, André L'Archevêque et Pierre Perras répondent souvent à des appels. Ca leur coupe parfois la courte fin de semaine.

Ranimer de bouche à bouche un noyé qu'on sort de l,eau réussit mieux, dit-on que les méthodes d'exercices variés d'autrefois. Demandez au docteur Jean-Paul Méthot du lac des Sucreries, ce qu'il en pense: " Ca me fait lever le coeur tant le malade vomit; j'en ai pour deux jours de mauvais souvenirs. Mieux vaut une pompe appropriée! mais on ne l'a pas toujours à la main."

Voilà des actes de dévouement gratuit qui méritent reconnaissance. Qui aime se lever trois fois la même nuit pour aller pratiquer un accouchement ou soigner un malade, surtout un pauvre qui ne pourra pas payer son médecin?

La colonie de vacances du Camp Jean-Jeunes peut remercier le docteur Marc Ouimet, de Saint-Jovite. Pour un cas d'urgence, il lui est arrivé de sauter dans son hydravion et amerrir sur le lac près du camp.

N'oublions pas l'infirmière Marguerite Garnier qui a tenu un dispensaire dans le village. Elle a rendu des services!

Depuis quelques années, le docteur Michèle Cousineau (Mme Gérard Boyer) a organisé un petit dispensaire dans son chalet du lac Windigo. Qu'un accident survienne quelque part, elle y est rendue. Bien plus, en pleine nuit, elle conduit un malade jusqu'à un hôpital et, au dire de médecins, lui sauve la vie. Il faut une vocation de médecin consciencieux et dévoué pour répondre aux appels pendant une journée de repos au chalet.

"Chasseur qui chassez..."

Je vous raconte une histoire de pêche. Un jour, le père Godefroy "trôlait" lentement sur le lac Rond, dans le bord des joncs. Tous-à-coup, au moment où il plongeait son aviron, un brochet lui mord le bout des doigts. Rapide comme l'éclair, il embarque ce gros "bétail" dans son canot. A qui s'était esclaffé en entendant pareille histoire, le père Godefroy, insulté et l'oeil en furie: " Ma parole d'honneur, Monsieur!"

Les lacs d'autrefois regorgaient de poissons et la forêt cachait de bien belles bêtes! On connaissait alors des guides célèbres qui surveillaient les "passes". Les vieux de la vieille maniaient habilement la "carébine": les Garnier, les Nantel, les Millette, les Labranche, les Therrien... tout le monde de ce temps-là. On les a connus.

Un "Mousse" Therrien (le père de Clémence), quel homme fort! Il portageait le canot tout en portant sur son dos d'énormes sacs. Il sautait les "corps morts" enchevêtrés dans les semblants de sentiers comme s'il avait marché sur un plancher uni. De haute stature, le nez arqué à la Bourdon, le visage basané et ridé par le soleil... Ses longs bras, qu'ils étaient musclés et puissants!...Et plein d'esprit, ce Mousse: un jour qu'il coupait un nerf d'une patte de chevreuil étendu sur la grève "pour l'arranger en sac d'école": "On va lui couper la veine d'épouvante"!

Mousse était reconnu comme un chasseur d'ours. Pas un peureux! Masi, des fois, devant le ravage de son ours grimpé dans un gros bouleau, une patte traînant un énorme piège: "Gésom! qu'il m'a fait peur quand je l'ai aperçu!"

Cependant il cachait une petite faiblesse. Devinez laquelle, mais... ne soyez pas méchant!... Mousse avait peur des ... morts! A la fin d'une veillée chez un villégiateur, on lui prêtait un fanal pour regagner sa maison: l'obscurité de la route l'effrayait. Etrange: "La noirceur dans le bois, ça ne me fait pas peur".

Que dire de Jules Nantel, un autre guide amusant? Combien débrouillard, comme tous les colons de la région! "Attendez, attendez, monsieur, on va vous arranger ça; ça ne sera pas une traînerie". Les rochers flanc de la montagne répercutaient sa voix craquetante. Voyez ce Jules habitué à toute la liberté que lui accordait la forêt... Il s'engage, un jour, sur la nouvelle auto-route: "Ah! on veut me faire payer un "trente-sous"... Jamais!" Devant l'oeil sévère d'un agent de police, il s'incline. Il les aurait bien assommer d'un juron formidable. On l'entendit maugréer à mi-voix: "Les "tord-yables"! s'ils viennent me voir ils ne me feront pas cracher des trente-sous! Pour voir si..."

Et Fred Labranche? IL serait arrivé à Lac Windigo peut-être avant 1910. En 1916, il épouse Véronique Nantel. Son frère Alphonse (époux de Marie-Rose Bernier) n'arrive qu'en 1942. Fred? Un petit homme pas grand, pas gros. "Les bons onguents dans les petits..." L'oeil aux aguets. Taciturne, il parlait peu, mais voyait loin. Fort, lui aussi. Un chevreuil sur le dos, ça le forçait pas.

Emmanuel Nantel? Un autre petit homme amusant, aux répertoires spirituelles, qui riait de bon coeur et faisait rire. En excursion, il apportait sa poêle et ses patates. "Pas de patates, moé, je vais être malheureux"!

Tous les guides des années 20 ont laissé une bonne renommée: les Calixte et Albert Nantel (père de Roger et Jean-Marie), les Emile Millette et les Emile Nantel, etc.

Le père Godefroy Nantel, qui se tenait presque toujours sur une seule jambe, les yeux petits et le regard moqueur, était fin comme une mouche. Que d'histoires dans son répertoire! Ma foi! il se croyait, tant il paraissait convaincu de ce qu'il avançait ou imaginait. Un jour de tempête et de grand vent: "Monsieur Skelden (le Dr Louis Verschelden), le vent du nord, de n'importe quel bord qu'il vienne, il est toujours froid pareil"!

Emile Nantel, son fils, a hérité de sa bonne humeur et de combien d'histoires, lui aussi. "Ben, monsieur, croyez-moi, croyez-moi pas, que le diable s'emporte...!"

Les jeunes d'autrefois ont appris et acquis de l'expérience: Roland, Constant et Jacques Nantel, trois fils d'Alfred, le "jobber", qui savent où trouver le chevreuil; les frères Albert et Edgar Millette; Sylvio Nantel, le fils de Jules, à l'oreille un peu dure mais, quel oeil juste!; son fils Yves n'est pas un manchot quand il n'est pas accaparé par sa ferme et sa tâche sur une "gearrett" dans le bois. Et Richard Labranche, Euclide Lavigne, Donat Côté sont des trappeurs. Ce qu'ils en connaissent des moeurs des animaux! "Un piège, vous mettez pas ça n'importe où et n'importe comment, ben voyons donc"!

Josaphat Garnier, garde-chasse depuis plus de trente ans, a parcouru la forêt dans tous les sens. Il est allé porté du foin aux chevreuils quand la neige était trop épaisse. Il a été obligé de détruire des "dam" de castors qui inondaient les chemins. Bien bâti, grand et gros, figure sympathique et homme qui aime rendre service. Quand des braconniers fanfarons se vantaient un peu fort, il savait patienter. Mais, face à son devoir, il ne reculait pas.

Un bon jour, face aux hors-la-loi et devant des armes qui le mettaient en joue: "Donnez-moi vos armes!" Les bravaches, furieux, redoublaient de bravades. "Donnez-moi vos armes!", répétait Josaphat, peu intimidé. Josaphat possède un diplôme d'une école de judo. Mais, quand même, un fusil braqué sur vous...!

La chasse dans la région continuera-t-elle longtemps? Des chalets bordent les lacs; les bûcherons éclaircissent les bois; les hors-bord pétaradent sur les eaux; et les autos, les motos, les mini-trail déchirent le silence des montagnes. Pauvres chevreuils! où trouver le calme et la paix?

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