AVANT-PROPOS

Qui est cet homme?

Les États-Unis ont Bird et Peary. L'Angleterre possède Franklin et Shakleton. La Norvège chante Amundsen et Nansen. Ici, au Canada, nous avons Bernier.
Qui est-il ce capitaine Bernier? On le connaissait bien au début du siècle, alors qu'il couvrait le pays de conférences et qu'il multipliait les appels pour réveiller l'apathie des Canadiens et attirer l'attention du gouvernement sur le Grand Nord.

Homme de caractère et d'une grande acuité de vision, Bernier disait:"Entre la France, l'Angleterre, les États-Unis, la Norvège c'est en ce moment une véritable course à la découverte du Pôle! Pourquoi se laisser damer le pion? Depuis des années, j'étudie la question! Le passage du Nord-Ouest, je puis le tenter, même le réussir aussi bien que n'importe qui! Dans un avenir prochain, le Nord deviendra un point stratégique pour le Canada! Pourquoi attendre que d'autres nations y plantent leur drapeau? Le Canada doit officiellement prendre possession des îles de l'Archipel dont la Grande-Bretagne nous a fait don en 1880!

Sept ans de travail acharné! Vingt mille dollars de son argent personnel. Nombreuses démarches à Ottawa et même à Londres! La récompense vint en 1904: le GAUSS, navire allemand qui avait servi pour une expédition dans l'Antarctique, lui est offert par le gouvernement canadien. Il a atteint son but et commence une série de voyages au pôle nord, échelonnés sur une période de vingt-cinq années, sur le Gauss qu'il a rebaptisé "l'ARCTIC"!

"S'il y eût été un Anglais, écrivait Arthur Woollacott en 1928, le Capitaine serait aujourd'hui Sir Joseph Bernier, au même rang que Sir John Franklin, Sir John Ross, Sir Edward Parry dont les services ont été dignement reconnus par cette nation britannique, toujours soucieuse d'honorer par des titres, la vaillance de ses héros."

Mais dans le labyrinthe accidenté de l'Archipel, on voit sur la carte, une échancrure en terre de Baffin: la Baie Bernier!

Le nom d'un intrépide Canadien rejoint ainsi le souvenir des Franklin, Amundsen, Bird, Nansen, Nobile, Parry. Leurs ombres s'animent ensemble là-bas, dans les ondulations perpétuelles de la rafale et du temps.

Surnommé "l'Homme de Fer", sa carrière de navigateur compte soixante ans de vie en mer. A lui seul, Bernier commanda deux cent trente-sept navires et fit le tour du monde, vingt-sept fois.


IL SERA CAPITAINE!

Le Capitaine Bernier naquit à l'Islet, le premier janvier 1852. Son cousin Narcisse Paradis, qui avait alors dix ans, nous a raconté les évènements:

Les traîneaux rouges cahotaient sur le chemin, s'entrecroisaient dans les bancs de neige poudreux. Il y avait du va-et-vient et une bonne tempête!

Mon père et ma mère se riaient bien de la bourrasque! Ils nous emmenaient chez grand-père Bernier, à maison paternelle. Là demeurait aussi mon oncle Thomas, marié depuis un an. Pour nous, les enfants ce voyage valait un conte de fées. Nous étions sept. Petits colis de mitaines et de tuques emmitouflés jusqu'aux yeux, tout nous donnait prétexte à rire: un soubresaut, un faux-pas du cheval, la moindre chose!

- As-tu vu la Mère Josaphat? Sa goutte est gelée au bout du nez! Hi! Hi!

- Tais-toi, Narcisse Paradis! Tu es un polisson! dit ma mère, mais elle avait éclaté de rire quand même et la joie trottait avec nous.

- Bonjour! Bonne Année! cria mon père en apercevant la carriole du docteur Carrier.

- Bonne Année! Et le Paradis à la fin de vos jours! Monsieur et Madame Paradis! ahahah!

- Moi je l'ai tous les jours, riait ma mère, "mon Paradis"!

Les grelots qui tintaient s'étaient arrêtés un instant. Notre jument noire soufflait: la buée blanchâtre lui collait en frimas sur les naseaux.

- On peut aller chez Thomas sans risque? Vous en arrivez?

- Terminé au petit jour! annonça le docteur. C'est un gros garçon!

- On a un petit cousin?

- Eh! oui! vous le verrez bientôt! Hue donc! Hue!

Une heure plus tard, l'attelage s'arrêtait devant la belle maison à lucarnes de grand-père, en face du fleuve. Engourdi par ces trois milles de voiture, je sentis une solide paire de bras me faire sauter du traîneau au beau milieu de la cuisine chaude. Les tantes nous déshabillèrent. Il faisait déjà brun.

- Ils sont allés le faire baptiser tout de suite! expliquait tante Philomène à ma mère. On l'appelle Joseph! Tiens j'entends des grelots!

- Les voilà! Les voilà! crièrent les enfants.

Maman courut ouvrir à grand-mère tout enneigée et lui enleva le bébé. Il était enveloppé par-dessus la tête d'un châle blanc qui tombait jusqu'à terre.

Oncle Thomas, après avoir ôté son paletot, entra dans la chambre. J'étais sur ses talons. Je le vis se pencher vers ma tante Célina et l'embrasser en disant:

- Merci! ma femme! C'est le plus beau cadeau du Jour de l'An que j'ai jamais reçu!

- Il pèse douze livres! Voyez-moi ça! disait grand-mère qui était en plus la marraine du jour.

- Qu'il est beau! Ôte-toi que je voie! Le voudrais le prendre! criaient à la fois tous les enfants.

- C'est un costaud... un vrai Bernier! constatait mon grand-père.

On servait des grogs chauds et quand chacun eut un verre en main, mon aïeul se leva, solennel et déclara gravement:

- À la santé de ton premier-né, Thomas!

- Il sera Capitaine! répondit celui-ci. À sa santé!

- Capitaine! oui! comme son père et son grand-père! appuya fièrement ma tante Célina, du fond de son grand lit!

Et le souhait rebondit de tous les coins, sur un ton plein de conviction et d'enthousiasme:

- Il sera Capitaine!

- Si je connais bien votre histoire, dit notre curé, (grand-père l'invitait toujours au Jour de l'An) cet enfant-là représente la huitième génération de Chouart des Groseilliers?

- Exactement!

- Tous navigateurs depuis trois cents ans?

- De père en fils! approuvèrent mes oncles.

- Dès qu'on est petit, ça nous tient, ce goût de la mer! dit l'un.

- Il n'y a rien à y faire! ajouta l'autre.

- Dès qu'on respire, il nous faut une goélette!

- On est fait pour ça!

- Ils sont faits pour ça! dit noblement grand-mère. À table maintenant!

La salle à manger ressemblait à un petit musée, par ses bateaux, ses schooner, son gong de vieux cuivre et ses portraits d'ancêtres accrochés au mur. Les Bernier, mes oncles, moustachus, yeux bridés par les soleils marins, respiraient la force et la santé. Cela faisait quatre beaux capitaines à table et je les contemplais avec orgueil!

AU TEMPS DES BATEAUX DE BOIS

Deux ans plus tard, le petit Joseph partait en mer avec ses parents sur le Zillaw. Sa plus tendre enfance s'écoulera ainsi à l'ombre des mâts et des voiles jusqu'à l'âge de sept ans.

Amour de la vie mouvementée, puissance de la discipline, roulis, tangage, accompagnèrent ses premiers pas.

Son langage fut différent de celui des enfants ordinaires, de même que ses premiers jeux. Comme cadeau de fête, à son troisième anniversaire, ses parents l'emmenaient visiter une plantation de canne à sucre et voir les petits nègres de Cuba.

Un mois plus tard, le Zillaw quittait l'Amérique avec la famille, porter une cargaison de rhum et de tabac aux armées britanniques de la guerre de Crimée; et l'enfant de trois ans gravera dans sa mémoire, tous ces bateaux et frégates alignés par centaines dans le port avec des canons en doubles et triples rangées.

Un soir de crépuscule flamboyant, le petit gars court sur le pont entre son père et sa mère. Un évènement tragique se produit que ses yeux d'enfant n'oublieront pas. Plusieurs bateaux mouillaient en rade autour d'eux. Le cuisinier d'un cargo voisin sortit pour secouer la nappe dans l'eau bleue de la Méditerranée. Ayant aperçu un grand requin, par fantaisie il se met à le taquiner avec son rectangle de coton blanc. La bête saute à l'appât! si vite que le pauvre homme penché, bascule par-dessus bord! Thomas Bernier et ses hommes accourent dans un canot de sauvetage, pour prêter secours, mais sur place, ils ne trouvèrent de l'infortuné matelot, qu'une tache de sang sur la mer. Le requin n'avait fait qu'une bouchée du cuisinier imprudent.

A l'âge de sept ans, Joseph entra chez les Frères des Écoles Chrétiennes. Sa mère qui voyait toujours en lui un futur capitaine, dit au directeur:

- "Insistez surtout sur la géographie!"

A part cette branche et les mathématiques, où il excellait, Joseph n'aimait pas l'étude. Un jour, le Frère Directeur lui-même s'amena à la maison avec Joseph qui portait autour du cou, un écriteau: APPRENTI CHIQUEUR! Toute la classe avait chiqué du tabac en cachette, mais cet accroc à la discipline lui valut une bonne fessée!

- Au lit, sans souper! commanda le Capitaine, son père. Une indigestion à en crever s'ajouta à cette série de punitions et c'est pour cela, prétendra-t-il plus tard.... que "je n'ai jamais touché au tabac".

Quand il eu douze ans, son père décida:

- Tu n'iras plus à l'école! J'ai besoin de toi, Joseph!

- Je suis bien content! Je vais travailler!

- Tu es assez vieux pour conduire un cheval! J'ai besoin de ton aide pour la construction d'un bateau!

Extraordinaire évènement de son enfance, que la construction du "St-Joseph"! Déjà il rêve d'un avenir prochain où il commandera ce navire!

- Pourquoi veux-tu l'appeler le "St-Joseph"? demanda-t-il un jour à son père.

- D'abord parce que c'est ton nom! Et puis parce que sur la grève des Îles Saint-Pierre et Miquelon, autrefois j'ai trouvé la vieille épave d'un navire breton. Elle était à moitié enterrée dans le sable et comme j'en faisais le tour, j'aperçois une cheville de bois qui bouche un trou. Par curiosité, je travaille , je dégage la cheville qui cède et tombe avec un objet de porcelaine: une statuette de saint Joseph, d'environ neuf pouces!

- On l'avait dissimulée dans le bloc de bois?

- Oui! pourquoi? je me le demande encore! Cette statue ne m'a plus quitté.

- Je l'ai vue maintes fois. Elle est dans ta cabine!

Dès les premiers jours de mai, le Saint-Joseph existait. Tout neuf, pimpant, sentant le bois frais et la peinture. On organisa une fête du lancement officiel avec le Curé qui vint le bénir selon l'usage, et Célina conformément à la tradition cassa sur la quille une bouteille de porto. La goélette glissa doucement vers le fleuve.

Vivre à bors de ce bateau fascinait Joseph! Deux ans plus tard, son père l'engagera comme apprenti. Apprenti de la mer! quelle joie!

Sur le quai, à l'Islet, il siffle joyeux, les mains dans les poches. Il sera mousse à bord! il ira en Irlande! Sur le fleuve ensoleillé, approche une goélette, toutes voiles gonflées. C'est son père. Les deux mains en entonnoir, le futur marin s'égosille au vent:

- Ohé! Père! Ohé!

Arrivant de Québec, le Saint-Joseph accoste. Il y a sur le quai cinq ou six gars, deux ou trois vieux pêcheurs, madame Bernier accompagnée du grand-père en uniforme et du petit Alfred qui court cà et là. Les cris perdus de la manoeuvre se mêlent au bruit des vagues. Le Capitaine débarque, donne la main à son vieux père et embrasse sa femme. Joseph avec son baluchon saute dans le bateau:

- C'est vrai? grogne un matelot.

- Le Mousse... C'est moi! dit-il orgueilleusement.

- Thomas, suppliait Célina, prends bien garde au petit!

- Oui!, oui! Sois pas inquiète! T'en fais pas!

- Quatorze ans! c'est encore un enfant!

- Il est bâti comme un homme!

- Thomas, ouvre les yeux!

- Tout ira bien! Au revoir, ma petite femme!

- Au revoir, Thomas! Pense à ce que j'ai dit!

- Quand est-ce que tu m'emmènes? demande Alfred en haussant la pointe des pieds pour se grandir.

- Plus tard! Ça viendra! Thomas Bernier soulève son fils et l'embrasse.

- Merci! dit Joseph qui réapparait près de sa mère. Merci pour la belle paillasse neuve! C'est une surprise?

- J'y ai mis du foin de mer! dit-elle, en le serrant sur son coeur.

- Grand-père, au revoir!

- Au revoir, Joseph! Écris ton journal! tu me l'as promis!

- C'est promis!

- A cet automne!

Joseph, d'un bond rejoint définitivement le voilier qui se balance.

- A babord!

- Levram! aux amarres!

- Larguez!

Le gabier s'affaire aux voiles des deux mâts.

Sur le quai, des villageois encerclent la famille, agitent une main, un mouchoir, un chapeau de paille, une casquette.

- Bon voyage!

- Bonne chance!

- Bon voyage!

Les matelots chantent leurs vieilles mélopées:

- "Oh! Poor old Reuben Ranzo!"

- "Ranzo boys, Ranzo!"

- "He shipped a board a whaler!"

- "Ranzo boys, Ranzo!"

- "Ranzo boys, Ranzo!"

Célina rentre d'un pas triste. Un vent du suroît pousse le navire au large et apporte à ses oreilles un dernier coup de sirène. Grand-père Baptiste la suit. Ancien capitaine d'expérience qui a servi dans la Marine Royale plusieurs années, il marmotte pour lui-même:

- Pauvre Joseph! Mousse à bord! Il ne sait pas ce qui l'attend!

MOUSSE A BORD

- Mon cher, dit le Capitaine à Joseph, le voyage est commencé! Quoi qu'il arrive, je veux que tu saches que je t'aime bien. Mais je t'avertis d'avance , ici, pas de faveurs!

- Oui!, oui! Entendu, papa! Tu as raison!

- Reprends-toi: "Vous avez raison Capitaine!"

- Heu... Vous avez raison Capitaine!

- Maintenant, Boy, tu diras comme les autres: Oui, Capitaine!

- Oui, Capitaine!

- Tu es un apprenti de la mer! C'est un dur métier! Très dur et très beau!

- Je veux l'apprendre! Comme grand-père, comme tous les Bernier l'ont appris depuis trois siècles! Et comme toi, papa.... Pardon! comme vous, Capitaine! Ahah!

- Bravo! Service maintenant!

- Les ordres?

- Tout l'équipage est là pour t'en donner.

- A coup de bottes, hein? J'ai pas peur!

- Autre chose! Pour ce premier voyage, tu couches dans ma cabine! Laisse ta paillasse là, dans le coin!

- Merci, Capitaine! je fonce!

Au bout d'une heure, Joseph ne sait plus où donner de la tête:

- Here boy! le marteau!

- Here boy! de l'eau dans le "sciau"!

- Here boy! Faut laver le pont!

- Here boy!

C'est à devenir fou!

De la cuisine au pont, de la cale au "nid de pie", du pilote au sous-officier, et d'un matelot à l'autre, Joseph grimpe au mât, descend, remplit des seaux d'eau à la pompe, remonte, frotte, et puis recommence encore: Here boy! A babord, à tribord, on le cherche, on lécrase! On le bouscule avec ce terrifiant: Here boy! Fuir, se boucher les oreilles! Se cacher! Il s'accroupit derrière une porte. Mais que se passe-t-il? Devant ses yeux dansent et s'agitent avec matelots et légumes, un défilé de gros balais, de seaux d'eau, de barils, de cuisiniers! Joseph se tient le ventre. Il a le mal de mer!

- Here boy!

- Au diable! rugit-il.

- ... Boy! Here boy!

Un matelot découvre Joseph qui est vert comme un poireau.

- Fainéant! Tu te caches?

- Je suis malade! et il court au bastingage!

D'autres compères s'approchent pour ricaner:

Le p'tit poulet pense qu'on va le couver?

- Debout! lave le pont!

- Poule mouillée!

- Pendant qu'on se moque ainsi du pauvre gosse, le Capitaine s'avance:

- J'ai tout entendu! Joseph, on va te soigner! Un remède dont mon père s'est servi pour moi. Une fois qu'on a eu le mal de mer à fond, on guérit pour toujours! Matelots, attachez-le au guindeau! comme cela tu ne tomberas pas! Je reviendrai!

Malheureux Joseph! Bientôt mouillé, trempé par les vagues, secoué, brassé par le roulis, il veut rendre l'âme!

Seul, abandonné, il revoit la cuisine familiale à l'Islet. Sa mère et le bon poêle chaud où fume la soupe! Son chien Faraud bien confortable, lui, près du chat allongé!

- Grand-père! Maman!

Il les appelle tous en son amertume car déjà il fait nuit, il a peur de mourir, transi, le corps en frissons!

Deux heures s'écoulent, interminables! Voilà son père!

- Tu as survécu? On n'en meurt pas tu sais!

- Ah! je veux aller me coucher! me coucher! Papa!

- A qui parles-tu, boy?

- Capitaine, je voudrais me coucher, s'il vous plaît!

- Impossible! C'est ton tour à faire le guet! Deux matelots libèrent Joseph pendant que son père tourne les talons.

Une voix ironique chante dans le noir:

"Avant d'être Capitaine il faut être matelot!"

- Qui se moque ainsi?

Joseph enrage et répond à tue-tête:

-"Quand je s'rai vot'Capitaine, Vous s'rez tous MES MATELOTS!"

Le Capitaine écoute. Il a souri!

- "Vraiment, il a du sang de marin, Joseph! Il a du cran!" pense-t-il.

En dépit des mauvais traitements, de la faim toujours inassouvie parce qu'un mousse doit manger le dernier et que souvent il ne reste rien, en dépit de tout, il est heureux. C'est la vie au grand large, l'aventure à travers le monde avec ses bons moments:

- "Viens prendre la roue!" Grande récompense de chaque jour, où son père lui apprend les choses de la mer: comment faire un bon noeud, comment se servir du compas, comment lire les étoiles, le soleil et reconnaître la position du bateau. Et puis les mathématiques! Mais avec le Capitaine Thomas, il faut comprendre tout de suite! Sans cela, gare au fiston! Il lui pince les oreilles!

- Cela stimule les facultés! prétendait-il. Comprends-tu mieux maintenant?

Quand le jour vint où Joseph eut sa paillasse avec les autres, il devint esclave plus que jamais. Son père étant très dur pour les hommes, ceux-ci passaient leur rancoeur sur le dos de Joseph, le fils du Maître à bord.

- "Je suis le bouc émissaire, écrit-il dans son journal. Comme je souffre de la faim!"

Trimant presque jour et nuit, je fais, toutes les petites besognes et j'aide un peu aux grosses. Je ne mange que les restes t pourtant j'ai un appétit vorace. Quelquefois je m'arrange pour voler du sucre et de la farine dans la cuisine. J'ai l'estomac vide et la crampe au ventre et je cours, et je grimpe et j'ai parfois un mal de dos terrible, à force de frotter les ponts. Et cela pour les huit piastres par mois, que je ne vois pas puisqu'elles sont versées à ma mère."

Durant cette période des coups de bottes, et du voyage en Irlande, Joseph apprend quand même à calculer la longitude et la latitude, à estimer la vitesse du bateau, à tenir le livre de bord, à faire la manoeuvre. Pour l'encourager, son père lui promet un cadran de cinq dollars en arrivant à Québec. Et puis, il y ajoute la possession d'un beau sextant, deux instruments indispensables que l'apprenti convoite.

- Ils m'aideront tellement dans mon travail de calculs! Merci!

La croisière revint à l'Islet vers la mi-novembre, terminant ainsi la première expérience de Joseph.

- Ne raconte pas l'histoire du guindeau et du mal de mer, dit-il à son père, avant d'arriver!

- D'accord, fiston!

- Ni à maman, ni à Rose....

- Ni à grand-père, sois tranquille, mon gars!

- Ton prochain voyage sera vraiment dans le Gulf Stream, papa?

- Oui!, prépare-toi pour le début d'avril!

LEAD! LOOK! LOG!

Chaque soir le jeune homme de quinze ans, dort à poings fermés, mort de fatigue. Au petit jour, le dur réveil:

- Tout le monde à l'oeuvre!

Minute pénible et moment douloureux pour l'adolescent d'être ainsi tiré d'un sommeil de plomb.

Mais le Gulf-Stream n'a-t-il pas un attrait enchanteur, une atmosphère de tièdeur?L'eau qu'il tire de la mer pour laver les ponts dans la chaleur bienfaisante contribue à son allégresse.

-"Même le fait de retrousser mes culottes au-dessus des genoux et de porter une chemise légère, me rend la vie facile," écrit-il à sa mère.

Le labeur est encore rude, lavant les ponts deux fois par jour au lieu d'une, à cause du soleil qui fendille le bois. Mais n'a-t-il pas une promotion? Joseph est "Junior Sailor" maintenant; il a droit comme tous les hommes, à son grand bol de café avant de commencer la manoeuvre.

"LEAD! LOOK! LOG!" répète son père, maître inflexible qui instruit son propre fils. Les trois "L" Joseph! les trois "L"! Disciple enthousiaste, Joseph va de l'avant, observe et note par écrit.

- Le sextant n'a plus de secret pour toi?

- Non! maintenant je puis déterminer la position du soleil par rapport à l'horizon!

- Grâce au cadran, tu peux débrouiller la longitude et la latitude!

- Oui! Mais, papa, s'il n'y a pas de soleil et qu'on n'aie pas cet instrument précis?

- Emploie les moyens d'autrefois!

- Raconte-moi comment on s'y prenait!

- Voilà une bonne question, mon gars! Il fallait trois hommes. L'un tenait dans sa main un sablier réglé à quatorze secondes. Un autre soulevait le "madrier", une sorte de planche triangulaire alourdie de plombs à un bout. Avec des cordes, un bouchon de bois et quelques noeuds, il assurait le flottage du triangle, pointe vers le ciel. Un troisième soulevait le madrier par-dessus, à l'abri du vent, à l'arrière, et laissait filer le cable pour environ quarante-cinq pieds, chaque fois. Cette distance était alors marquée par une petite guenille rouge. Un noeud représentait quarante-six pieds et six pouces de ce cable. A chaque noeud et demi, on faisait une marque "l'épissure". A la quarante-cinquième marque, le sablier était retourné et à l'instant même où le dernier grain de sable passait, le surveillant nasillait en chantonnant:"SSSS... TO..PPP!"

- On comptait les noeuds, interrompit Joseph, et on avait la vitesse du bateau?

- Bravo! tu as bien saisi! Aujourd'hui...

- Les instruments de précision simplifient tout!

- Nous n'avons qu'à les consulter pour avoir des renseignements très exacts. Mais s'ils se détraquent?

- Les marins devraient s'en tirer à la façon ancienne!

- Bien raisonné! Tu as du plomb dans la tête!

"Lead. Look. Log!" dit Joseph, se touchant le front, les oreilles et les yeux.

Ils arrivaient aux Barbades.

- Tu vois ce beau nègre?

- Une vraie statue d'ébène! Tu le connais, peut-être?

- C'est le pilote du port! Je lui céderai la roue, tout à l'heure.

Joseph contemplait le beau plafond du ciel. Dans le port, des centaines de voiliers et de mâts se balançaient. Au-dessus, de grands palmiers verts montraient leurs têtes. Une forte odeur de mélasse flottait d'un navire à l'autre.

Après une escale à Montréal au retour, pour y prendre une nouvelle cargaison, le jeune navigateur partit pour le Portugal. En passant à l'Islet, le Saint-Joseph accosta deux jours.

Embrasser sa mère et son grand-père ne suffit plus maintenant! car Petite Rose est déjà la fiancée de Joseph! Ils ne se quittent guère. C'est sur elle qu'il s'appuiera dans les heures de solitude, de fatigue, et de nostalgie! Ce sont d'ailleurs des amis d'enfance; les Caron ont toujours demeuré à côté des Bernier.

- Rose! c'est promis! Nous nous marierons!

Dans les ports de l'Espagne et du Portugal il apprend le secret d'une sorte d'enduit particulièrement étanche et épais qui augmente non seulement la résistance d'un bateau, mais en même temps la vitesse. Ce procédé qui s'appelle "la portugaise" lui servira plus tard pour ses voyages dans l'Arctique.

Ce n'est qu'en décembre que Thomas Bernier met la voile pour revenir à New-York et Joseph célèbre un autre anniversaire en mer, le premier de l'An 1868, sous la brise et le soleil. Il a seize ans!

- Je vais me construire un autre bateau, Joseph, confie Thomas à son fils, une fois dans le port de New-York. Je reste ici pour voir aux achats!

- Et le Saint-Joseph? qui le commandera?

- Ton oncle! Tiens! il arrive!

Les deux frères se saluèrent par une solide poignée de mains.

- Bonjour, mon oncle Jos!

- Bonjour, Joseph!

- Jos, dit Thomas, je te présente ton Second Officier!

- Parfait! il a bonne prestance! Comme tu as grossi!

- Capitaine, je suis à vos ordres! s'écrie le neveu ravi.

Un témoin raconte qu'une fois dans le port , à Québec, ordre fut donné à l'équipage de refaire à neuf la toilette du bateau, comme de coutume. Joseph pour sa part, était en train d'appliquer du goudron sur la coque , lorsque perdant l'équilibre, il tombe à l'eau avec sa chaudière de "coal tar". Aveuglé par cette gomme noire collant à son visage, incapable de saisir un câble, il nageait vers le rivage. Soudain, il entend crier:

- Aie! attention! Un nègre qui déserte son bateau!

-"Je suis le fils du capitaine Bernier, Thomas!" Restez tranquilles! de riposter Joseph.

Et les badeaux attroupés de rire devant ce bonhomme poissé jusqu'aux cheveux!

CAPITAINE A DIX-SEPT ANS

Dans le cours du mois de juillet mil huit cent soixante-neuf, Joseph Bernier fut obligé par la force des circonstances, de prendre le commandement.

Le Saint-Joseph avec un cargaison de bois pour Teinghmouth attend au Cap-Brûlé et le capitaine Jos, son oncle, s'apprête à lever l'ancre quand on lui remet un message urgent. Sa femme dangereusement malade, le demande instamment. Il n'a pas le choix, son départ immédiat s'impose. Thomas se retourne vers son fils:

- C'est toi qui va le remplacer! tranche-t-il.

- Moi?

- Oui, tout de suite! Viens à Québec chez Jos Duncombe!

- Tu crois qu'il voudra?

- Pourquoi pas? Tu as une grande expérience! L'âge? peu importe!Tu es capable!

Au bureau de Duncombe, Joseph questionné, requestionné sévèrement sur son service, son entraînement, ses connaissancs de la navigation, signe son engagement comme capitaine. Le plus jeune capitaine du monde!

A bord du Saint-Joseph, son père réunit l'équipage. Il désigne son fils:

- Voilà votre Capitaine! Suivez ses ordres. C'est LE VIEUX!

"LE VIEUX" est le plus jeune de tous! Cependant il n'en a pas l'air. Carrure d'athlète, teint bronzé, favoris noirs accentuent la sévérité de sa physionomie.

"Conscient de mes responsabilités, écrit-il, je m'exerçais à prendre une allure grave et dure pour me donner de l'importance. Tout le monde me donnait vingt-cinq ans".

A Teinghmouth, où il arrive après vingt-sept jours, un pilote, celui qui avait toué son bateau, l'invite à dîner avec John MacLeod premier officier. Arrivés là au milieu d'une douzaine d'Anglais, le jeune Capitaine se sent le point de mire de la réunion.

- Je suis le centre d'attraction, pense-t-il, orgueilleux de l'intérêt exceptionnel dont on l'entoure. Comme il ne comprend pas la langue, il questionne MacLeod: Qu'est-ce qu'ils disent?

-Qu'ils viennent voir le Sauvage! Ils te prennent pour un Iroquois!

Son enthousiasme tombe du coup! Furieux, il quitte ses hôtes.

-Je ne leur en veux pas trop, dit-il à son compagnon. Je suis brûlé par le soleil et le vent.

-Et comme tu parles très mal l'anglais, ajoute MacLeod, ton baragouin sonnait à leurs oreilles émerveillées, comme une voix de Caughnawage.

Sa mission accomplie, il est prêt à repartir! Il ne soupçonne pas toutes les surprises du métier! Voilà qu'à la dernière minute, son cuisinier a déserté! Faut aviser ;a police! En moins de vingt-quatre heures, le fautif est rattrapé et ramené à ses chaudrons.

Un retour serré, minuté, sans tempêtes et le Saint-Joseph réapparaît à Québec au bout de dix-neuf jours. Une traversée record!

Notre jeune Capitaine, très fier , est accueilli par une accolade paternelle pleine d'enthousiasme.

-Pas d'incident fâcheux Joseph?

Si! MacLeod, imagine-toi, est monté sur une écoutille. Elle était mal fixée et le voilà qui tombe dans la cale sur un tas de pierres! Il avait les reins cassés et le dos en bouillie!

- Qu'est-ce que tu as fait?

-J'ai pris un drap, je l'ai déchiré en trois et avec ce bandage, j'ai enroulé mon homme bien solide. En dépit de ses hurlements, il criait de douleur, on l'a transporté sur une couchette.

- Mais ne l'ai-je pas rencontré tout à l'heure?

- Tu vois, je l'ai guéri!

- Pas mal pour un gars de dix-sept ans!

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