LA TERRIBLE ODYSSEE DE LAVOIE

Les deux officiers,Morin et Janes, ainsi que le géologue Lavoie étudiaient, penchés épaule à épaule, la carte dépliée sur le bureau du Capitaine. Celui-ci allait et venait dans sa cabine.

- Janes, toi, tu pars vers l'Ile Bylot et tu escalades la montagne. Tu écris toutes tes observations!

- Seul?

- Oui, seul! Toi, Morin, je te dirige vers Admiralty Inlet. Tu longes la côte pour m'en dessiner une topographie détaillée! Connaître cette côte dangereuse évitera des désastres à la navigation!

- Je ferai de mon mieux, Capitaine!

- Toi, Lavoie, tu pointes vers le sud, en direction des détroits Hécla et Fury. Tu vois?

- Oui, entre l'Ile de Baffin et la terre ferme.

- Les Esquimaux prétendent que c'est navigable une grande partie de l'année; rends-toi compte personnellement!

- Si c'était vrai, ce serait magnifique! dit Lavoie.

- On épargnerait aux voyageurs futurs, plusieurs milles de navigation océanique! Que ton rapport soit donc exact.

- Il sera minutieux, Capitaine.

- Vous partirez donc, chacun de votre côté et vous voyagerez en traîneau!

Janes et Morin s'acquittèrent de leur mission sans mésaventures. Mais il n'en fut pas ainsi de Lavoie.

Son voyage débute mal. Dès le premier jour, il tombe dans un trou d'eau jusqu'au cou. Les Esquimaux le sauvent au péril de leur vie car la glace cédait sous leur poids. Heureusement ils sont assez près du bateau pour que Lavoie revienne y chercher des vêtements secs. Grande fut la joie des Esquimaux: il s'habilla cette fois comme eux, avec deux habits de fourrure. Un premier à l'envers, poil près du corps, et l'autre à l'endroit. Ce geste lui gagnait la confiance de ses compagnons.

Parti le onze octobre avec trois Esquimaux et vingt-deux chiens, Napoléon Lavoie ne devait revenir qu'au mois de mai suivant! Quand il franchira la passerelle de l'ARCTIC, même son chien ne reconnaîtra pas cet homme squelettique, tremblant de fièvre, défiguré, méconnaissable, presqu'inconscient. Que s'est-il donc passé? Trois semaines plus tard, Lavoie a raconté lui-même sa pénible aventure.

- Pour commencer, ça allait bien. J'avais du plaisir à faire la vraie vie des Esquimaux. Je mangeais comme eux, deux repas par jour, déjeûner et souper, car pour le lunch, on ne s'arrêtait pas. Je m'habituai à mâcher tout en marchant, de la viande crue et à prendre ma part de foie, à même l'animal chaud, quand on tuait des phoques. Ça donne des forces! assurait mon compagnon, et c'était vrai! Le quinze octobre, comme les chiens avaient mangé plusieurs de nos harnais, il fallut à tout prix trouver moyen de les nourrir. On leur a acheté six phoques, ce qui les remit en forme et pleins de vitalité pour se rendre à Admiralty où on s'est lestés d'une part de nos provisions pour le retour du voyage; mais avant de reprendre notre course, pour traverser Prince Regent, nous avons fait la chasse au caribou et la pêche au saumon, une espèce d'un goût raffiné comme il n'en existe nulle part! Meilleur que celui du Pacifique! Moi, qui vous le dis! J'en achetai deux cents livres pour les faire geler, afin de les retrouver pour nos chiens, au retour. On a recouvert tout cela avec des pierres, en pensant aux bêtes sauvages qui n'auraient pas manqué de tout saccager.

Il y a un village esquimau à la source de la rivière Ikalo où j'ai été frappé par l'apparence des natifs. D'une taille moyenne, ils ont une mine superbe et des yeux très intelligents. C'est sûrement un type supérieur de cette race. Le Chef Sigailto m'apprit plusieurs mots de sa langue et ce fut bientôt mon ami. Il m'a affirmé que les détroits d'Hécla et de Fury étaient navigables pendant trois mois chaque année. J'ai tenté de me rendre au Cap Kater par la glace mais j'ai dû y renoncer. C'était dangereux: il y avait des fissures. J'essayai donc d'organiser le parcours en passant par la plaine, mais les Esquimaux s'y refusèrent, soutenant que c'était là un projet impossible. J'ai donc décidé qu'on revienne au bateau! En route, j'ai vu deux jeunes Esquimaux de 18 et 20 ans accomplir sous mes yeux, une prouesse invraisemblable. Trois ours blancs furent aperçus ensemble. Sans perdre de temps, ces deux garçons lancent les chiens! Voilà les énormes bêtes harcelées, cernées par la meute. Aboiements, hurlements, grognements, c'était épouvantable et inquiétant car mes deux copains n'avaient point de fusil. N'empêche qu'ils connaissaient leur métier; les ours donnèrent bientôt des signes de fatigue et de panique s'entrebousculant, trébuchant. Alors mes deux chasseurs de s'approcher avec un calme et un sang-froid admirables, pour les tuer à coups de harpons!

Lavoie alluma sa pipe et poursuivit:

Nous avions parcouru cinq cent quatre-vingts milles en trente-sept jours. Chaque soir, on prenait une heure pour se bâtir un iglou; un travail pénible, mais pour une nuit à l'abri du vent, ça vaut le coup!

Les chiens dormaient dehors et chaque matin, nous offraient le même spectacle: ils nous regardaient sortir, assis tous en rond, comme s'ils nous comptaient. Dès que le dernier homme avait passé la petite porte, aussitôt les vingt-quatre chiens se ruaient dans l'iglou pour manger les restes, dans un bruit infernal. La scène recommençait chaque matin et je pense qu'aucun pouvoir humain n'aurait pu les arrêter à ce moment-là. Ce qu'ils peuvent dévorer, ces chiens! Le soir, si on ne cachait pas soigneusement les harnais ainsi que nos vêtements, ils les avalaient! Deux temps, trois secondes! Plus rien!

Le voyage de retour avançait et tout allait très bien. Un soir, j'essayai en vain d'allumer mon poêle à essence. Il fonctionnait mal depuis quelque temps. Ne pouvant m'en servir, j'allai me coucher. Mes deux guides étaient dans l'iglou avec moi. L'un deux, Koudnou, décida de nettoyer le poêle comme il m'avait vu le faire plusieurs fois. Dans son ignorance, il oublia d'enlever la pression d'air et la gazoline gicla jusqu'à la petite lampe allumée à côté. Ce fut l'explosion! Criant comme un sauvage, Pioumictou défonça un mur de notre abri. Moi, mal réveillé de mon sommeil de plomd, j'eus la réaction de le suivre! Nous étions à peu près nus et dehors il faisait trente sous zéro. Nous étions presque gelés à mort lorsque Koudnou ayant vite éteint le feu vint nous chercher. Mais cet accident n'était que le prélude d'un autre beaucoup plus grave.

Napoléon Lavoie, devint taciturne.

- Ce sera pour demain! Bonsoir! et il gagna sa couchette.

UNE ESQUIMAUDE LUI SAUVE LA VUE

- Attention au feu mon ami! dit Lavoie à Marsouin qui bourrait le poêle de bois sec!

Accroupis en rond autour du feu, les hommes se chauffaient en attendant la suite du récit de leur camarade.

- Puis que s'est-il passé après?

Lavoie ne se fit pas prier.

- On marchait toujours vers le sud, je recueillais mille renseignements. J'étais enthousiaste. Personne ne parlait plus de l'histoire du poêle à gaz.

Un soir, nous avions campé sur la glace à une certaine distance du rivage. On s'était couché de bonne heure. Tout à coup nous sommes réveillés par un grondement sourd.

- Qu'est-ce que c'est?

- On sort la tête pour écouter! Et on comprend que le bruit vient de la glace!

- On va se noyer! cria Koudnou.

Ni plus ni moins, notre plancher s'en allait à la dérive, coupé en deux! En un clin d'oeil, il y eut une fente de six pouces! On saute sur notre butin et hop! encore à moitié nus dehors! Fort heureusement, l'eau était calme. Autrement si la fissure s'était élargie rapidement, nous aurions disparu sous l'eau sans laisser aucune trace!

Ce fut la perte de nos provisions. Ce qui resta fut bientôt mangé. Notre seul recours était la chasse; mais il n'y avait pas de gibier, à cause de la tempête qui ne lâchait plus. Nous avons passé six jours sans rien manger.

On avait décidé de sacrifier quelques chiens, quand sur la rive nord, on aperçut un troupeau de caribous. On les a tous abattus. Il y en avait neuf. Les chiens, pour leur part, en ont dévoré trois d'un coup. Pour nous, ce fut un festin. Cette viande crue et encore chaude nous tombait du ciel! Jusque là, je me disais:" Mon voyage n'a pas vraiment rien d'héroique!" Mais dans l'Arctique, mes amis, la Mort veille cachée partout!

Un phénomène bien connu des explorateurs, c'est la réfraction: ce va-et-vient qui joue avec la lumière comme l'écho avec le son. J'avais baptisé justement ce coin de mirage, le Cap Illusion. L'hiver achevait. Je traînais avec moi mes notes et mes informations, précieusement dans un sac à l'épreuve de l'eau; il y avait de jour en jour, un petit air de printemps qui augmentait notre joie. Plusieurs femmes venaient au-devant de leurs maris et égayaient le camp qui ressemblait de plus en plus à un village de gitans.

Une après-midi, je revins de la chasse tard dans la soirée et très fatigué. Je me couchai.

- Tiens, le réservoir de gazoline n'a pas été fermé! remarquai-je.

Trop las pour me lever tout de suite et mettre le bouchon, j'attendis et le sommeil s'empara de moi. Je ne m'étais pas rendu compte que le poêle chauffait. Alors, il y eut une formidable explosion! J'eus toute la tête en feu! Heureusement ma couverture de peau de rennes me protégea le reste du corps, car je ne serais plus ici. C'était déjà assez, car mes brûlures furent si profondes que je ne pouvais ni boire, ni manger. Je délirais de fièvre et la peau de mon visage tombait par morceaux. Je souffrais tellement que je demandais la mort.

Les Esquimaux, avec une bonté inlassable ne m'abandonnèrent pas. Koudnou et Pioumictou m'ont veillé avec un zèle infatigable. Ils m'ont nourri comme un petit bébé, se remplaçant toutes les heures, jour et nuit à mon chevet. Les yeux surtout me torturaient cruellement. L'infection en avait fait deux plaies fétides. Or, la femme de Pioumictou, un bon jour, s'approcha de moi. Elle fit une chose incroyable! Elle se mit à lécher mes yeux, mes paupières malades, comme les animaux font pour leurs petits. Remède primitif et merveilleux! Je fus bientôt capable de suivre la caravane mais quel retour pénible et crucial! Chaque jour, on me fit manger comme un petit enfant!

Voilà mon histoire! Je suis si défiguré que tu ne m'as pas reconnu, dit-il à son chien en le caressant près de lui.

- C'est le traitement de cette Esquimaude qui t'a sauvé la vue, je l'affirme! dit le docteur Pépin. C'est étonnant que tu aies survécu!

- N'empêche, docteur, que vous dites vrai! Sans Koudnou et sans sa femme, je ne revenais pas.

DÉPART OU DÉSASTRE?

Au début de septembre, un matin de gros vent, Bernier leva l'ancre et hissa les voiles, première étape du retour à Québec.

Presqu'aussitôt, de tribord et de babord s'élevèrent les mêmes cris d'effroi: La glace! La glace!

Une banquise approchait rapidement du bateau, côté sud. Une autre avançait côté nord, en même temps.

Elles n'étaient qu'à un mille de distance. Rien à faire qu'attendre et espérer!

Les deux "ice-pans" frappèrent ensemble le navire. On entendit un horrible craquement, effrayant et significatif: L'ARCTIC était immobilisé, pris au piège!

Le choc l'avait soulevé de trois ou quatre pieds.L'équipage retenait sa respiration. La charpente tiendrait-elle? Pendant quinze terribles minutes, les énormes dents de la glace mordirent, grinçant et s'ouvrant sur l'ARCTIC! Se refermeraient-elles pour le broyer?

Bernier avec sang-froid, donna l'ordre de se tenir prêts à évacuer le bateau!

On entendit râper, gruger, puis un fracas sans précédent! Les deux monstres de glace avaient lâché prise.

L'ARCTIC retomba brusquement à son niveau normal, la charpente intacte!

S'il n'y eut pas de dommages irréparables, il fallut compter quand même deux jours avant que le bateau puisse partir en vitesse vers les eaux courantes de Lancaster.

Quand l'expédition arriva à Québec, Bernier rendit ses comptes à Ottawa.

Il présenta au Ministère de la Marine et des Pêcheries, un rapport détaillé de la première patrouille dans les Iles de l'Archipel Arctique, organisation à bases solides et qui dure encore aujourd'hui.

Tous les journaux parlèrent de Bernier. Il fut acclamé, fêté, félicité, de l'est à l'ouest du pays.

L'OURS BLANC, INNUK

Quelques années après l'expédition de mil neuf cent dix, un ancien officier de l'ARCTIC, Janes, voulut retourner là-bas pour trafiquer avec les Esquimaux.

Malheureusement, Janes ne partageait pas les sentiments du capitaine Bernier, qui prônait toujours à son équipage:

-"Ce sont des humains! Il faut les respecter! C'est ainsi qu'ils auront confiance en nous et qu'ils accepteront d'observer les lois nouvelles que nous leur imposons! La charité envers eux!"

Janes qui les avait toujours regardés de haut, une fois retourné là-bas, pour son propre compte, continua sa même politique des distances et du commandement brutal quand il ne les couvrait pas d'injures. Les Esquimaux le regardaient d'un mauvais oeil. Si bien qu'un jour, un nommé Nookudlah, humilié par l'arrogance de Janes, résolut de se venger. Ce fut l'affaire d'un coup de fusil. Il tua Janes!

Il fut prouvé que la conduite de Janes avait déclenché ce dénouement. Mais le Gouvernement Canadien pouvait-il laisser un tel crime impuni?

Le sergent Joy, officier de la Police Montée, arrêta Nookudlah et ceux qui l'entouraient lors du meurtre. Ils emprisonnèrent les inculpés, se promettant de faire, un exemple sans pareil dont tout le Cercle Arctique se souviendrait. Pour prouver cependant aux Esquimaux que la loi canadienne était équitable, un groupe de juges et d'avocats fut envoyé au Pôle Nord pour la justice autant que pour le châtiment. Bernier fut du nombre des défenseurs.

Dans une atmosphère solennelle, digne de la Cour Suprême, dans un décorum pareil à celui des grands procès judiciaires, les Esquimaux fascinés assistèrent aux plaidoyers.

Nookudlah fut condamné à dix ans de pénitencier. Bernier, surnommé l'Ours Blanc, fit des démarches pour lui, auprès des autorités. Les Natifs n'avaient-ils pas compris maintenant qu'il fallait observer la loi des Blancs? La sentence contre Nookudlah ne les avait-elle pas convaincus? Ils se souviendraient toujours à l'avenir qu'il faut respecter l'homme blanc. Elle était nécessaire, cette leçon, assurément! Mais pourquoi tenir Nookudlah pendant dix ans dans une prison? N'était-ce pas une condamnation à mort? Il expirerait bien avant ce temps! Un Esquimau peut-il supporter le climat chaud d'une maison? Le coupable regagna bientôt ses neiges et sa viande crue et son iglou.

Qui avait obtenu sa grâce?

-"Ours Blanc! INNUK! Ours Blanc! INNUK!"

La nouvelle volait de bouche en bouche , dans tous les villages. Une reconnaissance et un grand respect pour le Capitaine Bernier s'ancrèrent définitivement au coeur de ces êtres primitifs qui ne pardonnent pas l'injure mais qui n'oublient pas les bienfaits.

Aujourd'hui, les enfants de ce temps-là, qui sont les vieillards actuels, parlent encore avec dévotion du Capitaine Bernier resté pour eux, Innuk l'Ours Blanc, aux bras forts et au coeur bon.

UN DEUIL BLANC

De lourds madriers au bout d'un gros câble passaient du bateau sur le quai. On déchargeait.

Bernier, l'oeil ouvert, surveillait, contrôlait, donnait le coup d'épaule.

On avait presque fini la corvée, quand le cri des spectateurs rompit le silence tendu de la place. Une des énormes planches de bois tombait sur les travailleurs.

Bernier reçu un coup en pleine poitrine et sous la violence du choc, son coeur solide et fort menaça de s'arrêter, mais il reprit son souffle et fut bientôt sur pied.

Cependant cette belle santé physique ne sera plus la même dorénavant. L'homme de fer restera marqué de cet accident brutal: une myocardite lui interdira tout travail.

Durant les cinq dernières années de sa vie, de 1929 à 1934, il apaisera sa soif de mouvement comme un simple touriste. Il visitera avec sa seconde femme, en paquebot comme tout le monde, l'Italie et la France. A Rome où il eut le privilège d'une audience avec le Saint-Père, celui-ci l'aurait accueilli en disant:" J'ai suivi par les journaux tous vos voyages dans l'Arctique. Je vous connais déjà!"

La maladie de coeur inflexible s'aggrave rapidement et impose l'immobilité à ce marcheur perpétuel qui a couru l'aventure et les espaces bleus. L'horizon du vieux loup de mer, borné aux côtes de Lévis et au Cap Diamant, se rétrécit peu à peu aux quatres murs de sa maison.

En 1934, deux jours avant Noel, Bernier est assis dans sa bibliothèque, bien confortable près de la cheminée. Il colle, rassemble et classe des articles de journaux, revoit quelques documents personnels, avec Alma Bernier, sa seconde femme.

- Tiens voici mes lettres du Contre-Amiral Bird et de Fridjof Nansen! Mets-les dans le coffret!

- En voici une qui est signée: Cook! dit-elle.

- Docteur F. Cook? May 23rd 1909! dit-il en anglais.

Ah! c'est un papier historique, ma chère Alma! Il y avait là des communications détailléeset confidentielles! Mets-là sous clef!

Il dépliait amoureusement des feuilles jaunies, heureux, retrouvant le fil de son oeuvre et de sa vie active.

- Peary, Docteur Charcot, Nobile.... Amundsen...

Ces signatures lui faisaient du bien au coeur.

- Roald Amundsen? C'est bien de lui qu'il s'agit?

- Oui!

- Expédition de Gjoa, 22 mai 1905...

Ses yeux bleus s'animèrent:

- Amundsen était jeune. Il a eu de la chance! disait-il. Tandis que Scott?...la misère, le froid, la mort! J'ai aussi une lettre de lui... n'est-ce pas?

- Tu as une lettre de lui! pas du Pôle Sud!

- Non! avant sa dernière expédition!....

D'apparence encore solide malgré ses quatre-vingt-deux ans, le Capitaine affaibli cachait mal ses émotions. Sa moustache de vieux morse accusait alors un tremblement léger.

Alma s'en aperçu:

- Tu te fatigues! Laisse-moi ranger cela et nous continuerons demain! dit-elle doucement.

Il regarda la fenêtre bouchée par les bancs de neige et cette image du Grand Nord lui arracha un soupir nostalgique:

- On se croirait dans un iglou! Tu dois sortir tout à l'heure, Alma?

- J'aurais des petits achats pour Noel! Mais ça m'inquiète un peu de te laisser seul... Qu'en penses-tu?

- Vas-y! Prends ton temps, ma chère! Je vais roupiller devant le feu!

Alma s'affaira autour de son "Vieux", comme elle l'appelait:

- Un tabouret sous tes pieds... Une bûche de merisier dans le foyer... Bon! A tout à l'heure! Elle l'embrassa.

- A tout à l'heure!

Alma rassurée, partit avec sa liste de petits cadeaux pour les fêtes.

A peine entrée au magasin, le téléphone sonna.

- C'est pour vous, Madame Bernier, dit le marchand.

- Alma! Viens-t'en tout de suite! Je te dirai pourquoi!

C'était le Capitaine. Immédiatement, elle redescendit la côte et rentra. Son mari inconscient gisait auprès de l'appareil téléphonique où il avait eu le temps d'appeler au secours.

On lui administra les derniers sacrements.

La journée de Noel n'apporta pas d'espoir. Bernier allait de plus en plus mal.

le 27 décembre, il demanda la Madonne! L'image!...

Alma glissa entre les mains du mourant, cette vieille image de Notre-Dame de la Garde qu'il avait eue toute sa vie dans sa poche.

-"Elle m'a toujours conduit à bon port, avait-il souvent répété. Quand je mourrai, elle ne me laissera pas couler à pic!"

Ses lèvres s'agitèrent incohérentes:

- Étoile de la Mer!.... La Mer!...Il expira!

La mer! Tel fut son dernier mot!

De tous les coins du Canada, on vint défiler devant la dépouille du Capitaine Bernier.

Il porte ses quatre décorations: témoignage de reconnaissance du roi d'Angleterre, du Saint-Père et des sociétés géographiques. Chevalier de l'Ordre du Saint-Sépulcre, son épée lui tient compagnie.

Tout ce qu'il y a de meubles et de bibelots, dans le salon où Bernier repose, vient d'exotiques voyages, de lointaines contrées.

Comme tapis,deux grandes fourrures blanches s'allongent par terre et semblent parfois respirer dans l'ombre, sous la lueur vacillante des cierges, comme des ours endormis.

La vie de Bernier est inscrite dans les choses de la maison. Tout parle de son labeur: bibliothèques garnies de livres scientifiques, cartes, mappemondes! La roue de l'ARCTIC est pendue au mur, fidèle compagne de la gloire et des périls. Tout près, dort inoccupé, un fauteuil de bois qui s'est usé à bourlinguer soixante ans avec le Capitaine, sur les océans de l'hémisphère. "Je connais mieux la planète que ma maison" semble-t-il jongler comme Bernier qui répétait souvent cette boutade.

DERNIER APPAREILLAGE!

Sur la galerie, qui s'avançait tellement au-dessus du fleuve qu'on aurait dit un pont de navire, attendaient coude à coude et tassés, non seulement des parents, des amis, mais aussi des personnages de marque, des officiers, des collaborateurs, des vieux matelots qui osaient pleurer et s'essuyaient les yeux.

A l'appel des cloches, dernier appareillage, le cercueil passe le seuil. La porte se referme. On entendit des coups de sirène au loin monter du fleuve et du quai.

Il neigeait à plein ciel! Partout! sur la côte de Lévis et au loin sur Québec! Un deuil blanc habillait la nature! On aurait dit que toutes les neiges de l'Arctique s'étaient donné rendez-vous, pour jeter leurs fleurs étoilés sur la tombe d'un ami, d'un héros.

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