
Lorsque Morin eut terminé de raconter la misère de ces jours terribles, Bernier lui dit:
- Tu as vécu des jours bien difficiles, Morin. Mon coeur et ma pensée ne te quittaient pas. J`étais si inquiet! Tu aurais pu ne pas revenirPuis il l'amena dans sa cabine.
- Je n'ai pas d'enfant, Jules, et je t'aime comme mon fils! Tu le sais!
Le Capitaine étalait rarement ses sentiments, et les compliments ne lui étaient pas faciles. Morin savait cela et répondit à cet élan sincère:
- J'en suis touché! Vraiment je vous aime comme mon père!
- Dis-moi, quelles sortes de documents avez-vous laissés?
- Un écrit placé dans une bouteille que nous avons recouverte avec des roches.
- Mais il aurait fallu installer une pierre commémorative, Jules!
- Il n'y avait aucun rocher, Capitaine!
- Peut-être pas sur place, mais ailleurs?
- Oui, mais c'était loin et mes hommes souffraient déjà de la faim, je vous l'ai dit et la rafale nous étouffait! Je ne pouvais pas leur imposer l'effort de transporter des pierres, dans de telles conditions.
- Et à l'Île Victoria, Jules?
- Le document de l'Île Victoria? avec celui de lÎle Banks! J'ai fait un écrit pour les deux!
Bernier bondit! Brusquement, il va et vient de long en large dans la petite cabine, comme un lion! On entendait le tic-tac du gros réveille-matin dans le silence orageux. Bernier mâte son volcan intérieur, s'immobilise dans un calme terrible et dit en pesant chaque mot:
- Jules, c'est bien dommage, mais tu vas y retourner!!!
Morin n'en croit pas ses oreilles! A-t-il bien entendu?
- Jamais!
La réponse a jailli comme un déclic. Sa voix est blanche. Une révolte sourde éclate en tout son être. Quoi? recommencer l'affreux pélérinage? Jamais! Il voudrait hurler! mordre quelqu'un! Battre à coups de pieds cet homme qui parle de le renvoyer à Banks et Victoria!
- Je sais ce que je te demande, Jules. Réfléchis! N'avons-nous pas reçu les instructions de prendre possession de chacune des îles de l'Archipel Arctique?Toi et tes hommes, vous vous êtes traînés jusque-là à coups d'héroisme! Et voilà qu'on n'a pas de preuves! Nos droits sont-ils établis? Jules, ce n'est pas une bouteille ensevelie sous la neige qu'il faut! Ni un même document pour deux îles qui comptera! c'est un monument solide, quelque chose qui résistera un siècle même deux! L'as-tu fait ce geste-là, oui ou non?
- Non! c'était impossible!
Le blizzard, la faim, la soif, l'épuisement, je comprends! mais oui, je te comprends! Je ne te reproche rien, Jules. Mais on ne peut pas flancher: on doit aller jusqu'au bout de notre mission. Retournez-y! C'est toi-même qui la couronnera! Vous ramasserez des roches, vous éleverez un solide amas de pierres qui résistera à toutes les intempéries.
- Ne regrettes-tu rien au fond de toi-même, tout le premier? Jules, de sang-froid, à tête reposée, dis-moi, ne sens-tu pas le regret d'un acte inachevé? Là-bas à Victoria, où sont les preuves de ton passage même en ce moment?
Morin plante ses yeux bleu acier dans ceux de Capitaine. Sans broncher, il ne répond pas. Acceptera-t-il? Refusera-t-il? Il se débat dans une tourmente pareille à la glaciale bourrasque qui le gelait au creux de l'estomac et le cinglait jusqu'au fin fond du coeur!
Les minutes battaient dans l'air étouffé. Morin, les dents serrés, lâcha deux syllabes comme le sifflement d'un boulet: "J'irai".
Claquant les talons, il sortit.
Le Capitaine avait raison, ce voyage accompli au péril de sa vie, ne servirait pas la grande cause de l'avenir! Et Morin a recommencé.
C'est pourquoi, aujourd'hui, on peut voir encore sur l'Île Banks et sur l'Île Victoria, au bord de la falaise, deux pyramides de pierres: humble témoignage d'une héroique mission.
Morin, Green et ses hommes méritent la plus haute admiration pour leur acharnement tenace à s'acquitter d'une tâche obscure. Grâce à eux, des terres lointaines et presque inacessibles furent annexées en 1909, au trésor patrimonial du Canada. Une température plus clémente favorisa des fouilles côtières et la découverte de plusieurs veines de charbon et de fer ainsi que des vestiges de volcan éteint et des débris de lave. On y déterra des bouts de câble, des voiles, du matériel d'emballage et une provision de charbon; mais aucune trace de l'INVESTIGATOR ne fut rencontrée.
Un an s'était écoulé. On entrevoyait le retour. Par une journée ensoleillée, l'équipage, sous les ordres du Capitaine, escalada une dernière fois le "Northeast Hill", afin d'y ériger une croix en témoignage de reconnaissance pour un hivernement heureux en somme, malgré les dangers et les épreuves de toutes sortes.
Le soleil fondit l'inquiètude et la torpeur. Le dégel improvisa des chutes courant dans les ravins. Des flaques miroitantes couvrirent la glace du hâvre. Ces marques annonciatrices du départ étaient comme la signature du retour. Le bateau pourrait danser bientôt sur les vagues et rejoindre la terre.
Au 1er juillet, fête du Dominion, om marche en procession jusqu'au Roc de Parry pour le dévoilement d'une plaque de bronze, gravée par l'ingénieur en chef. Un drapeau claque dans le vent, seul apparat d'une cérémonie qui affermit, sans éclat, une oeuvre solidement élaborée.
- Aujourd'hui déclare solennellement Bernier, nous célébrons officiellement la prise de possession par le Canada, de tout l'Archipel Arctique s'étendant au nord du continent américain, du soixantième au cent quarantième degré de longitude ouest au quatre-vingt-dixième degré de latitude nord.
Cette plaque de bronze prolongera dans l'avenir, les faits et gestes auxquels vous avez participé.
Souvenez-vous tous, mes amis, de ce mémorable instant car nous venons d'écrire ensemble une page de l'Histoire!"
Un courant d'émotion frissonna dans l'assemblée. Hourra! Hourra! Hourra! Toute l'équipe, petite poignée de Canadiens au rôle obscur, criait sa joie mâle et sa fierté aux quatre coins du continent silencieux.
Ils se dispersèrent ensuite les uns pour cueillir des fleurs sauvages, les autres pour enrichir leurs collections ou fixer une dernière photographie.
Le 11 août 1909, Bernier et son équipage réussirent à quitter le Havre Winter à minuit. Ils avaient dû dynamiter la glace à plusieurs repises, pour se frayer un passage. Le Capitaine avec prudence, coupait, fendait son chemin dans une mer où la glace polaire se refermait à mesure et menaçait d'un nouvel emprisonnement. Aussi lorsque dans les eaux libres, le roulis et le tangage firent danser et tituber l'ARCTIC comme de vieux amis, l'équipage frémissait d'une joie indescriptible, un peu comme des poissons d'aquarium qui retrouvent leur élément.
Deux bateaux furent aperçus dès le premier septembre. D'autres hommes! Ils changèrent leur course pour aller à leur rencontre! Des gens à qui parler!
Ces premiers humains qu'ils voyaient, ils les prirent à bord pour causer avec eux, jusqu'à la station du Havre Albert, où ils allaient. Là ils furent accueillis par le sourire d'une femme! Arrah, l'esquimaude! Sentant le phoque, habillée de fourrures et de peaux brodées, Arrah distribua, prodigue, ses sourires et son gros paquet de lettres!
- Des nouvelles!
- Arrah, comme tu es gentille!
Chacun ouvrait son enveloppe, fébrile et attendri, dévorant sa lettre comme du pain.
Bien qu'il eût mis l'ancre dans vingt brasses d'eau, le Capitaine savait que le danger menaçait encore et que la navigation n'était pas de tout repos. S'il fallait que le bateau soit immobilisé par les glaces pour un autre hiver? Bernier, par précaution, écrivit à Ottawa, tenant le gouvernement au courant de leur position maritime. Les baleiniers de Dundee se chargèrent d'expédier ces messages aussitôt arrivés en Écosse.
Un incident devait démontrer bientôt l'importance du travail de Bernier. Une goélette américaine fut en vue, la JENNIE. Son capitaine, Samuel Barlett, mandé par Harry Payne Whitney de New-York, revenait d'un voyage de chasse à l'Île Ellesmere. Bernier lui apprit nettement que pour chasser en territoire canadien il fallait une licence. Whitney quoique très étonné, versa tout de suite cinquante dollars qu'il échangea contre un reçu officiel, signé par le capitaine Bernier. La protection des richesses canadiennes, dans le Nord, débutait.
Un jour, Le Club Canadien d'Ottawa l'invite à donner une conférence sur son dernier voyage. Bernier durant le lunch est intrigué. Il y a une place inoccupée au bout de la longue table. Pourquoi? Pour qui? Après le repas, il se lève. Il va parler. Qui voit-il entrer? Un grand homme maigre, couronné de longs cheveux blancs et rares; il marche d'un pas tranquille et gagne le fauteuil mystérieux et vide. Bernier reconnaît le Premier Ministre, Sir Wilfrid Laurier.
Pendant une heure et demie, Bernier raconte. Il brosse dans les grandes lignes ses aventures et son expédition, il insiste et peint d'une façon élogieuse le courage de Morin. Ses derniers mots tombés, c'est une ovation! Ce sont des applaudissements chauds et fervents! Que répondra Laurier? l'homme qui a si longtemps placé des bâtons dans les roues! Que dira-t-il aujourd'hui? Bernier attendait!
Le Premier Ministre s'était levé. Déjà sa voix emplissait la salle:
"Je me fais le porte-parole de tous les Canadiens, en disant aujourd'hui que nous sommes très fiers du capitaine Bernier! Il porte ses lauriers modestement. Il ne sonne pas sa propre trompette. Mais ce qu'il a fait est et sera très utile à notre pays! Il a été chargé de prendre possession, au nom du Canada, de toutes les terres du Grand Nord, et voilà qu'il a accompli sa tâche à la lettre."
Les applaudissements redoublèrent; Bernier entouré, félicité, se sentait heureux, en se rappelant les déboires du début. N'avait-il pas persuadé, à force de persévérance et d'arguments, ce Premier Ministre Laurier, si difficile à convaincre? N'avait-il pas gagné?
- "J'ai réussi ma mission, répondit-il. J'ai ajouté les îles du Nord, au Dominion du Canada, mais ce n'est pas tout: il faut les lui garder maintenant! Je m'en charge."