SECONDE EXPEDITION

Mil neuf cent huit, le trente et un juillet. C'est L'année du tricentenaire de Québec. L'Anse au Foulon fourmille de mâts qui dansent au soleil levant.

L'Angelus sonne dans l'air matinal et déjà l'ARCTIC s'anime du va-et-vient affairé de son équipage, pour le départ à midi tapant. Liste en main, Bernier descend, monte, compte, vérifie, jette un dernier coup d'oeil.

- Tout est paré! dit Lévesque, sous-officier qui le suit dans la cale.

- Les caisses de mitaines et de parkas ont été rangées en avant?

- Oui, Capitaine!

- Bien! c'est facile d'accès!

"LE VIEUX" contrôle tout. Bottes, couvertures, sacs de couchage voisinent avec les tentes, les conserves, et les vivres. Près du charbon, voici du bois de construction, des sacs de ciment, des barils de clous, des coffres d'outils, des fusils. Même la pacotille et les pipes de plâtre pour les Esquimaux, tout a été prévu.

- Le beurre, près du pétrole? Changez-moi ça! Qu'on le porte près de la farine! Morin, fais exécuter mes ordres!

- Tout de suite, Capitaine!

- Encore des allumettes? Montez ça dans ma cabine! Avec le rhum! et sous clef!

- Capitaine! Capitaine!

- Oui? Quoi?

Frank, le Steward descend tout excité.

- Capitaine!

- Parle! Voyons! Perds-tu le souffle?

- Deux officiers de la Marine Royale Britannique sont en haut, Capitaine...

- Ah! pourquoi?

- De la part du Prince de Galles!

- Du Prince de Galles. Beau bateau qu'il a! l'as-tu vu à droite?

- Ils demandent le capitaine Bernier! Qu'est-ce que je vais faire?

- Rester calme d'abord! Et rester calme ensuite! Regardez-lui la binette!

Puis se tournant vers Morin, il commande:

- Monte recevoir ces messieurs! Frank, sors mes meilleurs cigares et mon rhum de la Jamaique! Moi, tranquillement, je passe mon uniforme neuf!

Le Capitaine Joseph Elzéar Bernier fut donc l'invité ce matin-là, du Prince de Galles, futur Georges V, qui honorait de sa présence les fêtes du Tricentenaire.

Son Altesse Royale prit grand plaisir à causer avec un grand navigateur dont tous les journaux parlaient à l'époque.

- On me dit, Capitaine, que vous partez au Pôle Nord aujourd'hui?

- C'est exact! Je lève l'ancre à midi, Altesse!

- Quel est le but de cette expédition?

- Prendre possession au nom du Canada de toutes les îles de l'Archipel que je n'ai pu visiter en mil neuf cent six!

- En effet, c'est très important pour l'avenir! Je suis au courant de vos premières explorations!

- A part une croisière à la Baie d'Hudson, c'est mon deuxième voyage dans les eaux polaires, Altesse!

- Et vous ne savez pas quand vous reviendrez?

- Dieu le sait! Mais si tout va bien je compte mouiller à Québec en octobre ou novembre l'an prochain!

- Je vous félicite, Capitaine! Permettez-moi de vous souhaiter le plus heureux des voyages!

- Cela me portera bonheur et je vous remercie, Altesse!

Digne, imposant, le capitaine Bernier salue le jeune prince et quitte le vaisseau royal, "L'INDOMPTABLE", pour regagner l'ARCTIC.

Midi! Trente-deux marins sont à leur poste. Leur dur et solide bateau glisse à travers la flotille multicolore d'une centaine de navires venus de tous les coins du monde, pour fêter la ville de Champlain. Drapeaux aux armoiries de toutes sortes flottent au vent dans un soleil silencieux. L'ARCTIC passe près de L'INDOMPTABLE et, tout à coup, un éclatement de cuivres et de tambours! la fanfare du bateau amiral britannique fait vibrer dans l'air bleu, un salut grandiose et inattendu!

Ceux qui partent en reçoivent un choc au coeur. Un saisissement que nul n'oubliera de sa vie! Bernier les alignent tous, au garde-à-vous! Et lui-même, de sa voix puissante, il lance trois hourras que les trente-deux poitrines reprennent et multiplient dans une sorte de délire!

Les flottes française, américaine, espagnol, toutes les nationalités présentes activent leurs sirènes, pour cet adieu à l'ARCTIC. Bientôt les vieux remparts retentissent d'une salve de canons. Dans le ciel ce n'est plus qu'un grand cri d'amitié. La petite sirène de l'ARCTIC répond à chacun d'un alto grave.

Les messages joyeux se prolongèrent ainsi longtemps dans le vieux port de Québec.

Bernier, quoique profondément touché de ce témoignage, n'ouvre pas la porte à la rêverie, même si son orgueil est très flatté.

Sans délai, il reprend pied.

- Comment vont les deux "teams" de chiens? Supportent-ils leur nouvelle vie?

Il descend voir les animaux, préoccupé des vaches et de leur comportement en mer. Il a voulu tenter une expérience pour avoir du lait frais, pendant l'hiver! Ce fut d'ailleurs un fiasco pour le lait, mais on eut le plaisir de manger quelques biftecks.

LES ORDRES SONT LES ORDRES!MOMENT DRAMATIQUE!

Dès le 11 août, l'Arctic dépasse le Groenland. En raison du peu de profondeur des eaux à cet endroit, les banquises surgissent nombreuses. Le Capitaine fit un détour à cause de la masse centrale des icebergs, pour ne pas être coincé. Que le vent souffle de l'ouest par exemple, ou même du sud-ouest, les glaces se soudent et le vaisseau, une fois pris dans le mouvement, est entraîné par un colossal pouvoir.

Au bout de huit jours, à peine, Bernier parvint à jeter l'ancre dans le Havre d'Etah où il apprit que le "Roosevelt" commandé par Peary, avait quitté cet endroit la veille. L'américain Peary tuait en moyenne deux cents morses par année. Les explorateurs étrangers, aussi bien que les Esquimaux du Groenland, tuaient des centaines de boeufs-musqués sur l'Île Elsemere. Désormais cette chasse serait prohibée en vertu des lois canadiennes que Bernier affiche sur l'île.

Après avoir déchargé une cargaison de vivres apportés pour le Dr Cook des États-Unis, Bernier traversa la Baie de Baffin, et, en cinq jours, atteignit la Baie Erebus. Il y retrouva le monument de Franklin, rebâti par ses soins, lors du premier voyage.

Ayant l'intention de pointer vers l'ouest, il fit décharger des provisions et construire un abri avant de filer vers le Havre Winter sur l'île Melville, où il mouillait trois jours plus tard, vers dix heures du soir. Sur un bloc de pierre aussi gros qu'une maison, appelé Le Rox

- Si ça continue comme ça, on va vite atteindre le Cap Providence, dit Braithwaite, au Capitaine.

- Nous sommes à mi-chemin dans le Détroit de McClure! répondit ce dernier.

Le capitaine Bernier et son premier officier, pensifs, s'étaient penchés sur la carte géographique.

- Braithwaite, qu'est-ce que vous avez aujourd'hui? Vous n'êtes pas comme d'habitude!

- Peut-être! J'ai remarqué la même chose pour vous, Capitaine!

Ils se regardaient dans les yeux.

- Qu'y a-t-il George? A quoi songez-vous?

- Nous pensons à la même chose! Le temps n'est-il pas superbe? Voyez cette eau calme et verte! Jamais on ne frappera une opportunité pareille!

- C'est vrai! dit Bernier.

Son doigt désigna sur le tracé, un infime petit point:

- Nous sommes là! dit-il.

Il leva les sourcils en scrutant l'horizon:

- Aucune glace, pas le moindre glace! inconvenable!

- Dans quelques heures, nous arriverons à la Mer de Beaufort!...

- Et dans quelques semaines, nous pourrions être à Vancouver!

Il se fit un court silence. L'eau dansait. Le soleil brillait. La mer s'allongeait libérée. Des matelots bourdonnaient leur chanson dans l'air tranquille. Alors, une tentation chuchota: la gloire te tend les bras, Bernier!

- Nous avons la chance de notre vie! surenchérit Braithwaite.

- Tu pourrais battre Admundsen! assurait la voix intérieure. Le norvégien Admundsen n'a-t-il pas été couvert d'honneurs pour avoir réussi le Passage du Nord-Ouest? Mais il avait pris trois ans! Toi, tu le ferais cet exploit en une saison, en quelques mois, en quelques semaines! Bernier.... ce serait la gloire! Décide-toi!

- Vous hésitez, Capitaine?

Braithwaite l'avait tiré de ses rêves.

- Vous connaissez nos ordres, George?

- Bien sûr! Mais...

- Est-il mentionné que nous sommes envoyés pour tenter le Passage du Nord-Ouest?

- Nous n'en avons pas la mission, mais... le Gouvernement tout le premier ne serait-il pas d'accord ce matin?

- Pouvez-vous leur télégraphier?

- Non, évidemment.

- Pouvez-vous leur téléphoner?

- Non, hélas!

- Communiquez avec le Ministère tout de suite! dit Bernier sèchement.

- Non! Mais nous avons là une chance inespérée! Pensez-y, Capitaine.

- George! coupa Bernier, nous irons où on nous a demandé!

- I'm sorry, sir! Mais moi, je pensais que...

Bernier parla lentement, avec un visible effort:

- Mr. Braithwaite, nous remplirons notre mission: celle d'assurer la possession ds îles arctiques pour le Canada! Et brusquement, il quitta le pont.

Mais dans son journal, seul à seul avec lui-même, il écrit ces mots:"J'en ai eu les larmes aux yeux, tout à l'heure! J'en aurais pleuré. C'est un moment tragique! Peut-être qu'un autre aurait agi différemment? Pour moi, "Les ordres sont les ordres!"

Quand l'été fut achevé, Bernier avait pris possession de toutes les îles, excepté Banks et Victoria et il retourna à Havre Winter. L'entrée de la petite baie, pleine de traîtrise, présente pour chaque navire, le danger d'aller se briser sur les écueils. Immédiatement, Bernier fit planter des balises pour indiquer le chemin du canal aux voyageurs futurs.

- D'autres viendront après nous, expliquait-il à ses matelots; nous leur indiquerons la coie par nos bouées. Préparons l'avenir!

Un autre hiver sur l'ARCTIC s'avançait. Plusieurs hommes parmis l'équipage connaissaient déjà la manière de s'y préparer. Cloison de bois entourant le pont, iglous et provisions de secours en cas d'urgence ou d'incendie. On notait une différence notable de climat sur l'Île Melville, terrain vaste où le soleil chauffait davantage. Durant le bref été de trois mois, la végétation, se montrait ça et là. Avec de l'herbe et même des fleurs, attirant les animaux sauvages en quantité. C'était rempli d'ours blancs, de troupeaux de caribous et de boeufs-musqués. L'Île de Melville est maintenant reconnue comme la plus belle de tout d'Archipel.

Les hommes se livrèrent à la chasse et s'approvisionnèrent de viande fraîche pour tout l'hiver.

Les caribous étaient si familiers qu'ils en devenaient importuns. Un jour, Lavoie voulant herboriser, dut les éloigner à coups de bâtons pour avoir la paix.

Le boeuf-musqué, d'une vitalité extraordinaire, ne se tuait qu'au moyen d'une Winchester, calibre trois cent trois, car les autres balles s'arrêtaient dans le poil dru de sa fourrure.

Les matelots après la chasse, travaillaient dans l'iglou frigidaire. On aurait plutôt dit une boucherie! ou une boutique de fourrure!

- Même grièvement blessé, le mâle faisait de furieux efforts pour se tenir sur ses pattes! J'ai tiré deux autres coups! racontait Cloutier.

- As-tu vu comme les veaux et les femelles se tenaient par derrière?

- Oui! les boeufs formaient un rempart en avant! Le chef sitôt abattu, était remplacé par un autre. C'est curieux!

- Ils se défendent ainsi! Contre les loups, ça va! mais pas de chance avec nos fusils! dit Lavoie.

- Ce qui est était triste, c'est que ces pauvres bêtes n'avaient pas peur de nous et ne se doutaient de rien!

- Non! car, nous autres, on avait peur du troupeau! Impressionnant, c'est vrai?

Plus difficile à combattre sera l'hiver nordique! Une fois encore ils vécurent dans les ténèbres, la lassitude, la bourrasque, la rafale et l'ennui indéfiniment. Pour passer le temps, on réparait les attelages de chiens, on recommençait des grands ménages et des inspections. Le point le plus dur à obtenir, c'était toujours le même : la gymnastique au-dehors, à cause évidemment du froid intense. Le Capitaine accorda la permission cette saison-là de tendre des pièges à renards aux alentours du bâtiment.

A la mi-janvier, vers l'heure du midi, l'équipage découvrait une petite lueur rougeâtre dans le noir. Une promesse de soleil. A partir de ce moment, l'atmosphère devint moins oppressante en dépit des cinquante et un degrés sous zéro.... Aucune exploration lointaine ne pouvait commencer encore, mais des projets s'ébauchaient puisque le soleil allait renaître.

Le 3 février, Bernier et Frank Hannessy l'aperçurent qui montrait à peu près un tiers de son orbe. Pour cela ils avaient dû escalader la Montagne de l'Ouest jusqu'au sommet.

Quel plaisir indescriptible que cette anticipation de revoir les objets, les gens, à la clarté après trois mois de ténèbres! On guettait quotidiennement l'approche lente du jour et son progrès fortifiant devenait une obsession. Les hommes, à tour de rôle, grimpaient aux mâts pour guetter l'aurore annonciatrice. Ils eurent deux heures, trois heures de soleil bien comptées. L'équipage se transformait, oubliait d'être hargneux, recouvrait la vie comme le printemps.

Le 9 février, l'expédition connut le vent le plus fort de toute la croisière. Il soufflait cent milles à l'heure, et il y eut interdiction formelle de sortir. Tous les poêles furent éteints à part celui de la cuisine. Cette bourrasque balaya cependant la neige et déblaya tellement le sol, que le Capitaine jugea propice d'organiser une exploration aux îles Banks et Victoria.

Pendant ces longs périples, il arriva que McMillan, le géologue du groupe, partit souvent à la recherche de minerais et de spécimens nouveaux pour sa collection. Un jour, préoccupé par ses découvertes, en un moment de distraction, il s'éait séparé de ses compagnons sans s'en rendre compte. Il entend du bruit derrière lui et croyait à la présence d'un copain, il l'appelle:

C'est toi, Deschênes? Viens donc voir ça!

Il se retourne, face à face avec un géant d'ours blancqui le fixe avec de singuliers petits yeux. McMillan n'avait pas son fusil! Sa seule arme était son marteau de géologue! Il comprend que ce serait inutile de se mettre à fuire: un ours polaire de cette taille-là trotte plus vite qu'un homme... Il brandit son marteau sans perdre contenance. Menaçant, il avance d'un pas, vers l'énorme bête qui le fixe toujours d'un oeil féroce:

- Va-t-en! Va-t-en! Vieille canaille!

L'animal impassible ne bronche pas! McMillan avance encore d'un pas en hurlant:

- Espèce de voyou! Décampe! Va-t-en!

L'ours polaire branle un peu la tête. A McMillan, les secondes semblent longues comme l'éternité! Tranquillement, l'énorme bête fait demi-tour, hérite, puis repart dans la neige. Il fait près de cinquante sous zéro, mais McMillan est tout en sueur!

Puisque la glace était solide et que chaque jour donnait maintenant son soleil, il fallait sans retard entreprendre l'excursion à l'Île de Banks et si possible atteindre la terre de Victoria. Qui risquerait l'aventure? Des jeunes, pleins d'initiative, d'endurance, de courage. Le Capitaine lui-même , à cinquante-huit ans, ne pourrait plus supporter le coup. Il méditait, sans un mot, étudiant avec beaucoup de soin ses hommes. Qui serait le chef? Il opta pour Morin.

Un matin, au début d'avril Bernier entraîna Morin pour une balade vers le Roc Parry. La neige fine cingle leur visage et colle à leurs sourcils.

- J'avais besoin de te parler, dit Bernier en arrivant au Roc.

Puis en montrant du doigt l'inscription de Parry:"HECLA & GRIPER 1819-20",il ajoute:

- Un grand homme, Jules, un grand homme!

- Oui, dit Morin, un explorateur brave et hardi!

- Brave, courageux et qui voyait loin! Pour gagner cette terreà l'Angleterre, Edward Parry a risqué sa vie. Maintenant, c'est à nous!

Morin devinait où Bernier voulait en venir. Il attendait sans couper le silence. La conversation reprit et tout à coup, les mots tombèrent brusquement:

- Jules, je t'ai choisi comme chef de l'expédition aux Îles Banks et Victoria! Voilà deux coins de l'Arctique dont nous n'avons pas pris possession pour notre pays.... C'est à toi que je confie cet honneur!

- Merci, Capitaine! dit Morin, sans commentaires.

- Tu ne me remercieras pas longtemps! Ce voyage sera difficile et bien dur! Vous endurerez tous de la misère! Ah! si j'étais plus jeune!...

Il s'arrêta un instant:

- Ça m'est pénible d'y renoncer! Mais je ne le peux pas! Ce serait manquer de jugement que de courir tant de risques à mon âge!

- Vous avez raison Capitaine! La jeunesse seulement peut affronter ce pays.

- Je te cède ma place, Jules! Tu as toute ma confiance!

- Je ferai de mon mieux! dit tout simplement Morin.

JULES MORIN


Dix-sept aventuriers allaient partir. Toute l'équipe chantait, travaillait avec entrain pour préparer la randonnée périlleuse. Appareils photographiques, fusils, sacs de couchage, chaussures, vivres, vêtements, cartes géographiques s'empilèrent sur les traîneaux qu'on devait tirer soi-même car on n'avait pu acheter qu'un seul chien, Tom.

A la grâce de Dieu! Seize hommes guidés par Morin quittèrent l'équipage pour foncer résolument dans l'espace désertique. Le climat fantasque avait changé du tout au tout et après les mois enténébrés, on jouissait maintenant du soleil de minuit. C'était le 6 avril 1909.

Lorsque Morin atteignit la première chache des provisions emmagasinées là plusieurs mois auparavant, une déception l'y attendait.

- On a eu des visiteurs! lui dit Green, en entrant.

- Ces ours blancs, c'est une plaie! Ils ont tout détruit!

- Le "sleeping-bag" est déchiré!

-"Le capot de poil" aussi!

-Ils ont pourtant pas besoin de fourrures!

Après une étape, la caravane piqua tout droit, sur la glace du détroit de McClure vers Russell Point, et la température baissa brusquement. Quelques hommes se plaignaient déjà du froid.

En dépit des prostestations de son équipe, Morin organisa des voiles sur les traîneaux afin de profiter du vent, ce qui les fit avancer rapidement et sans efforts ce jour-là; mais John eut les deux pieds gelés.

Plus on progressait, plus la glace devenait impraticable. A tout moment, les traîneaux renversés obligeaient les hommes à ramasser les paquets de films et de cartouches, dans la neige, de même que les provisions éparpillées.

Le soir, dans l'iglou, Morin commença à dire que ce nombre de bouches à nourrir l'inquiétait et qu'on n'aurait jamais assez de vivres.

- Nous avançons au ralenti! dit-il au groupe. Nous sommes trop nombreux! et John a les pieds gelés! Il ruminait un projet, cherchant une solution.

- Green, tu ne dors pas? dit Morin dans la clarté de minuit.

- Pas encore!

- Tu vas retourner au premier dépôt, avec sept hommes! Les autres continueront avec moi. Ainsi, j'aurai des vivres pour plus longtemps.

Ils se séparèrent le lendemain, mais l'inquiètude rongeait encore Morin tout en marchant dans le chaos des glaces. Il fallait une autre décision. Trancher la question vitale avant qu'il soit trop tard.

- Ces traîneaux-là sont une nuisance plutôt qu'une aide! dit-il. Retournez tous! Rejoignez Green! Je garde avec moi Ruben Pike et Napoléon Chassé, le traîneau léger seulement le chien et des provisions pour quinze jours!

Désormais, Morin, Pike et Chassé poursuivraient seuls leur pénible chemin, jour après jour, heure par heure, renouvelant leur énergie, luttant contre le froid acharnés contre eux.

Approchent-ils du terme? Progressent-ils au moins? Ils ont impression qu'ils n'arriveront jamais.

Pendant vingt jours, ils recommencent dans la lenteur, l'espoir, la misère, la solitude, le doute. Puis quand leurs pieds gonflés de fatigue et d'engelures touchent l'Île Banks, il faut poursuivre, fouiller les côtes, essayer de découvrir le monument érigé en 1850, par Sir R. L. McClure. Peine inutile car la neige en avait effacé toute trace.

Leur petit calendrier de poche marque, le vingt-huit avril. Alors Morin, pour sauver du temps, ordonne à ses deux compagnons de partir seuls à la Pointe-Pelée sur l'Île Victoria afin d'en prendre officiellement possession, pendant que lui-même traversera seul le Détroit Prince-de-Galles, sur la côte est, de l'Île Banks.

Héroiquement il attaque la toundra. Devant lui, derrière lui, à gauche, à droite, toujours des falaises pareilles et anonymes! Une tempête déchaîne la blanche immensité et Morin halète, lutte avec les forces diaboliques du Nord. Colonnes de neige, cyclones, l'aveuglent, le fouettent, le font trébucher. Bientôt il ne sait plus où il va, ne s'oriente plus dans la poudrerie; Morin s'est égaré!

Pendant trente-trois heures, il erre ainsi, ravagé par la fatigue et la faim, grignotant quelques biscuits, n'osant pas s'arrêter. Trente-trois heures! Sa respiration siffle, il frissonne jusqu'aux os, le sommeil perfide tente, appelle. Une folle envie de dormir s'empare de lui. S'arrêter une petite fois ce serait la mort. Il la sent partout qui lui tend des pièges. Se laissera-t-il mourir? La grande tombe blanche s'ouvre et offre le repos. Son regard interroge les alentours dans une suprême espérance. A travers ses yeux voilés, Morin aperçoit le camp provisoire d'où il était en forêt, il avait tourné en rond. Il se traîna jusqu'à la cache où ses deux compagnons Pike et Chassé le ranimèrent avec du thé chaud, fait de neige fondue. Exténué, il dormit comme une souche vingt heures de suite.

De leur côté, Pike et Chassé avaient eu leur part aussi! Ils avaient retrouvé l'iglou sans difficultés, mais dévasté par les ours qui avaient déchiré les sacs de couchage. Tous les vivres non dévorés, gisaient çà et là, éparpillés et gaspillés. Chassé rescapa en tout et partout trente-trois biscuits, une boîte de jambon en conserve et quatre livres de bovril, pour terminer le voyage. Heureusement le pétrole, resté intact, assurait le chauffage. Mince butin pour une distance de soixante-cinq milles à parcourir pour le retour! Jules Morin écrivit dans son calepin, la veille du départ:"Si les provisions nous manquent nous aurons notre courage! A la grâce de Dieu pour le reste."

L'odyssée continua dans un cauchemar; ils marchaient maintenant sur la glace cahoteuse, dans les pires conditions, buttant sur les bosses, tombant dans les trous. Leurs paupières à vif étaient brûlées par la neige qui cinglait sans relâche.

Le premier soir,ils se creusèrent une petite grotte pour coucher côte à côte, bien serrés tous les trois, afin de se réchauffer; car deux fois déjà, les ours polaires avaient détruit sacs de couchage et couvertures! Pour comble de malheur, le poêle portatif ne fonctionnait plus, enlevant non seulement toute possibilité de chaleur, mais surtout le moyen de se désaltérer avec la neige fondue. Comment pourraient-ils boire? "Manger de la neige, quand on a soif, c'est jeter de l'huile sur le feu!"

Le chien Tom suivait encore les trois explorateurs. Il avait faim, lui aussi. Il vola le reste de jambon en conserve dont on comptait les bouchées. Pauvre Tom! Son larcin lui coûta cher! On décida, à regret, de le manger! On n'avait pas le choix: vivre ou mourir!

Cependant la Providence mit sur le chemin la chose la plus rare et la plus inattendue: un arbre! Par une chance exceptionnelle, Chassé décrouvrit une épinette rouge déracinée; combien de siècles comptait-elle? Bien que figée dans un bloc de glace, ils la débitèrent à coups de hache et un bon feu devant l'iglou les ranima; en buvant de l'eau de neige! Comme depuis cinq nuits, ils n'avaient pas fermé l'oeil à cause du froid, le sommeil ressuscita leurs forces.

Sans provisions, sans abri, pas à pas, trébuchant, titubant, tête enfoncée, trois automates de frimas et de glaçons, sans débrider et sans trêve, persévéraient, hypnotisés par une idée, une seule pensée; faire un pas en avant! Chacun de ces pas maintenant valait une minute de vie bien pesée.

Le 5 mai, ils brûlèrent le seul traîneau qui restait, pour se réchauffer et boire de la glace fondue. A bout de forces, mais opiniâtres, trois loques souffrantes progressaient. Chaque seconde coûtait l'héroisme. Un brouillard intense s'étendit, opaque et lourd; ils ne marchaient plus qu'à tâtons dans un nuage épais. Alors une obsession s'installa. Dans leur esprit s'infiltrait sournoise, tenace et terrible: l'envie de dormir! Oh! s'étendre! Une petite minute se coucher! Dormir dans les draps de neige blancs!

Encore un pas? C'est le dernier! ce sera le dernier!... je ne peux plus marcher!... je ne veux plus! Morin et Pike en étaient là! Mais Chassé les sauva! conscient du danger, il se raidit, se secoua:

- Marchez! On n'a plus qu'un mille! Marchons!

- Non! marmonnaient les deux autres qui sombraient. Je veux dormir!... rien qu'une seconde! Arrêtons!

- Pas de feu? Plus de vivres? Ce serait la mort!

- Je veux dormir!

- Avant un quart d'heure, vous serez raides et bien endormis pour toujours!

Morin ne répondait même pas.

- Moi, j'irai mourir au camp! dussé-je me traîner à quatre pattes! disait courageusement Chassé, et puis je vous mangerai, parce que ça m'aidera à me rendre! Marche! Morin! Pike! Marche! Chaque mot épuisait le pauvre Chassé.

Mais ils obéirent en titubant, l'esprit absent. Ils furent sauvés! Grâce à Chassé, malgré cette léthargie indéfinissable, comme des somnambules ils atteignirent la cache du Cap Providence. Là, Green et trois camarades, installés confortablement, dormaient en attendant de reprendre leur route vers Baie de la Merci.

Morin et ses compagnons continuèrent leur voyage, ventre vide mais reposés. Chaque étape les rapprochait maintenant de leur bateau. A raison d'une douzaine de milles par jour, dans une neige floconneuse et profonde, après des efforts inhumains, ils atteignirent Melville, à plusieurs milles d'une cache de provisions où Morin se rendit lui-même chercher de la nourriture qu'il rapporta sur son dos. Plus question de faim, ni de soif mais de persévérance.

Une semaine plus tard, le 10 juin, le vaillant trio réintégrait l'ARCTIC. Bernier qui les guettait, vint au-devant d'eux et les serra dans ses bras, l'un après l'autre!

- Dieu soit loué! répétait-il, vous voilà tous les trois!

Ils furent aux petits soins! On déchaussa leurs pieds bleuis et meurtris; on pansa leurs oreilles tuméfiées, leurs joues et leurs doigts noircis par les engelures et après un léger repas, ils sombrèrent dans la béatitude du sommeil. Se preposer enfin!

- On vous racontera plus tard, bredouillait Morin.

- "Dors une semaine si tu veux!" répondit le Capitaine.

Quarante-huit heures d'affilée, ils ronfleront dans leurs couchettes. Mais Green, un peu plus en forme, commence le récit de sa propre exploration.

- Après avoir laissé Morin seul avec Pike et Chassé, nous étions cinq. On a pointé vers l'Île de la Merci. Là, on a trouvé d'anciennes traces d'Esquimaux.

- Où exactement? demanda le Capitaine.

- Au fond de la baie à Point Back! Des pierres en cercle indiquaient qu'ils avaient campé; des os de phoques et de caribous gisaient éparpillés çà et là!

- Et l'INVESTIGATOR? questionna Bernier.

- J'ai l'impression que l'INVESTIGATOR est au fond de l'eau.

- McClure, reprit Bernier, a été obligé d'abandonner son bateau, l'INVESTIGATOR. Lui et son groupe se sont dirigés vers l'Est, à travers la Baie de Baffin. Debout il indiquait le trajet sur la carte géographique accrochée au mur. McClure et ses hommes furent les premiers Européens à naviguer du Pacifique à l'Atlantique par le nord du continent américain. Après lui, Amundsen a passé à bord du Gjoa, en 1905.

Dès le lendemain, Morin prenait place au milieu de tous. On le bombardait de mille questions à la fois:

- Qu'avaient-ils fait des traîneaux?

- Qu'était-il advenu du chien?

- Jules, comment était la glace?

- Toi, Morin as-tu trouvé des vestiges de cette expédition fatale où McClure perdit la vie?

Alors Morin rappela les heures tragiques et récentes de son expédition, dans le silence recueilli de tout l'équipage. Bernier buvait littéralement chaque mot de son premier officier.

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