
Le vent hurle. Sur les eaux polaires, un grand voilier avance péniblement: c'est l'ARCTIC! Le capitaine Bernier ne quitte pas le commandement, pour profiter du soleil avant la nuit interminable de plusieurs mois. Pouce par pouce, la glace, féroce ennemie des navigateurs dans les eaux polaires, livre son combat stratégique élevant des barrières, multipliant les haies de cristal et de neige. Elle râpe, gruge, colle à ses flancs. La sorcière du pays blanc élève des collines, surgit en barricade, invente des difficultés.
Le Capitaine, "l'homme de fer" soudé à la barre, fait la garde partout à la fois!
Manger? Dormir? Viendra la période d'obscurité pour cela. Il boit du café en scrutant l'horizon, donne des ordres, jette un coup d'oeil sur les ponts, revient à l'avant. L'ombre de Franklin, parfois, ondule dans le mystère fantastique et menaçant. Bernier sonde, ausculte et pèse.... puis fonce! Il faut agir vite, sans perdre une minute: le soleil va s'éteindre, le vent est favorable, il faut marcher!
- J'ai compté quatorze icebergs, dit Bernier à Lancefield.
- Je viens de les photographier, répond celui-ci.
Vanasse, l'historien, contemple le Capitaine. On dirait un monument de frimas, une statue frigorifiée. Sa moustache où pendent des glaçons lui donne une allure de vieux morse aux aguets, retranché sous un capuchon de neige. Ses mains sont nues, et tous ceux qui l'ont connu se souviennent que, même dans l'Arctique, il travaillait sans mitaines et sans gants.
Un rideau épais de brouillard s'est levé; ils aperçoivent soudain le panorama splendide des côtes.
Il donne sa place à Morin et gagne le pont.
-Le Groendland! Quel spectacle!
Le Docteur Pépin, Lancefield et Vanasse, groupés auprès de Bernier, contemplent, la parole coupée! Une masse éblouissante s'étend à perte de vue en un pays vaste, désolé, couvert de donjons féeériques et de tours. Le paysage semble fixé dans une éternelle et saisissante blancheur.
Le bateau cingle à belle allure. Une brume épaisse jette soudain son écran, c'est l'éveil du danger. Le navire se faufile avec grandes précautions entre les icebergs qqui approchent de toutes parts, comme une enceinte de forteresses mobiles et muettes. Ils font provision d'eau potable dans une mare et piquent ensuite vers l'ouest, puis quelques jours plus tard, contournant l'Ile de Bylot, ils atteignent Pond's Inlet et Havre Albert: Bernier y rencontre James Cameron de la Police Montée.
- Vous avez vu les baleiniers?
- Pas encore, Capitaine!
- Je pensais bien en trouver ici, ou aux alentours!
- Normalement oui: mais ils sont bloqués.
- Peuvent pas bouger?
- Non et pour longtemps, Capitaine!
- Il faut qu'ils aient leurs licences! Embarque, Cameron! Nous irons à Lancaster Sound. Toute la flotte est probablement là!
Bernier ayant fait la connaissance de quelques Esquimaux, en engage deux.
- Vanasse, explique-t-il à l'historien du bord, j'ai mon idée. J'ai là, deux hommes du pays. Un vieux et un jeune. Je veux qu'ils racontent ce qu'ils ont vu à leur tribu.
- C'est vrai! Bonne idée, Capitaine!
- Si je les avais pris jeunes tous les deux, on pourrait ne pas les croire sans réserve! J'aurai donc le témoignage d'un vieillard pour confirmer! Leur rapport prendra un poids de vérité incontestable!
- Je suis de votre avis, capitaine Bernier. C'est parfait!
- D'autant plus que le jeune, continue Bernier, eh! bien! lui, il va vivre plus longtemps, il parlera sa vie entière des officiels du gouvernement rencontrés. Il saura dire aux Esquimaux:"On est tous des sujets Canadiens! Il y a des lois! Je les ai vu appliquer!... Les hommes blancs ont des façons agréables et leurs lois, il faut les observer nous-mêmes."
- Et pour cela, gagnons leur amitié, n'est-ce pas?
- C'est très important! Très important! appuya le Capitaine.
- Et qu'ils puissent trouver un profit personnel dans la Loi et l'Ordre nouveau!
- En plein ça!
Le soir même Monkeyshaw wt Caméo, s'installent à bord. Leurs femmes sont invitées par le Capitaine qui leur offre, en cadeau, des provisions pour leurs familles! De quoi manger pendant six mois! Elles n'en reviennent pas!
Après avoir acheté sur place, dix chiens avec l'aide de Caméo, Bernier fait afficher partout la loi nouvelle et des avis ornent à profusion les iglous. Il faut une licence! On l'apprendra!
Pendant ce temps, l'équipage va taquiner le saumon pour se dégourdir. Ils en rapportent quatre-vingt-dix!
- On va se reposer des conserves! dit le maître cuisinier.
Sur la grande table, une dizaine de matelots éventrent les gros poissons.
- Dans le frigidaire, les gars! Tout ça dans la neige!
Il les empilent dehors.
- C'est ma petite Berthe qui serait folle de pêcher comme ça! Avec elle, c'est pas quatre-vingt-dix saumons qu'on aurait c'est le double! dit le matelot Alphonse.
- On devrait emmener nos petites Berthes! soupire Baptiste.
- Encore une "mèche" avant qu'on retourne!...
L'Île Bylot est baptisée Pointe Canada, par un document glissé dans une bouteille. Sur une pierre commémorative, on grave le nom de l'ARCTIC. Lancefield photographie l'évènement historique.
De nouveau, dans les hurlements du vent, les bourrasques, la poudrerie furieuse, l'ARCTIC continue, têtu et entêté, à frayer son chemin plein d'obstacles.
Le Capitaine a toujours sur les talons, soit Caméo ou Monkeyshaw.
- Il faut les amadouer! prétend-il.
Ils arrivent à l'île Somerset, jettent l'ancre au nord, à Whaler Point, où ils trouvent des caisses éventrées par les ours. Ce dépôt avait été laissé par le Capitaine Cooney, en 1904, à l'intention de Roald A. Amundsen, au cas où il en aurait eu besoin. Il y a là des documents scellés dans une boîte en métal, cachée dans une vieille bouilloire en fer. Ils sont signés par le capitaine James Ross et datés de 1848. Mais le commandant du Neptune, le capitaine Low, indique par un autre document qu'il a pris possession de l'Île pour le Canada, en 1904. Un second document signé, du major Moodie, notifie les pêcheurs à la baleine que les commerçants et les chasseurs sont établis à Fullerton, Baie d'Hudson. Bref, à ce courrier du Nord, s'ajoute un autre écrit signé et daté Sophus S. Sovrys, Christiana, Norvège, 23 mars 1904.
A travers le détroit de Barrow, Bernier atteint les îles Griffiths et Cornwallis qui sont annexées au Canada, en bonne et due forme.
Tout à coup, la boussole devient impossible. On ne peut plus s'y fier.
- Tous les navigateurs que le Grand Nord tente et attire, doivent connaître leur carte par coeur, déclare Bernier. Je puis m'en passer!
Le Capitaine prend possession, au nom du Canada, d'une superficie de vingt-quatre mille milles carrés, de Byam Martin jusqu'à Melville, où il distribue des licences aux baleiniers, et retourne à la Baie Résolution.
- Veux-tu bien me dire pourquoi le Capitaine se croit obligé de courir toutes les îles, de débarquer et d'en prendre possession, comme il dit, "Au nom du Canada"?
Ils sont cinq ou six matelots se posant la question.
- C'est dans le but de sauver au gouvernement canadien, des milliers de dollars, répond le Dr Pépin qui les a entendus. Et dans l'avenir, ces îles auront une importance en cas de guerre!
Ils ne sont pas sitôt ancrés à Resolution Bay qu'une grosse tempête s'élève.
- Il faut quand même sortir d'ici, nom d'un chien!
- On n'est pas rendus à la Baie Erebus, de ce train-là! dit le sous-officier!
- Et de là, faut rebrousser chemin!
- Je me demande si on va pouvoir hiverner au Havre-Albert!
L'officier Morin et le Second échangent leur inquiétude.
A travers une brume opaque, le Capitaine fraye son chemin à l'Île Beechey, où ils découvrent une pierre grossière. On peut y lire:
A la mémoire de Franklin, Crozier, Fitzjames et de leurs frères courageux morts ici, au service de la Science et de leur pays. 1845-46.
- Transportez ici des barils de ciment! Nous allons remettre en place cette plaque commémorative! ordonne Bernier.
- Dans le cimetière blanc, plane le souvenir des explorateurs ensevelis sous les neiges et morts à cet endroit même, de faim et de froid.
A la fin du jour, l'équipage avait cimenté le monument, repeint l'inscription et tiré le yacht "MARY" laissé là en 1852, par Ross. Trempés jusqu'aux os, les hommes retournent au bateau, sous le vent et la pluie, avec la satisfaction du devoir accompli envers des camarades inconnus dont la vaillance force l'admiration et le respect.
Au Havre Albert, le bateau prend corps avec la masse figée de glaces. Ils sont captifs pour des mois et des mois.
- C'est ici que nous hivernerons! déclare le Capitaine.
L'équipage travaille fièvreusement. Il faut à tout prix rendre la vie confortable pour cette longue période d'attente. Prendre ds précautions pour se protéger du feu, de la maladie, des accidents; se tenir en forme par la gymnastique quotidienne à bord, se divertir pour chasser l'ennui. Concerts, conférences, musique, cérémonies religieuses, tout est prévu, bien organisé.
- On va bâtir un iglou à terre.
- Un iglou?
- Assez grand pour que tout l'équipage puisse y vivre en cas d'incendie de l'ARCTIC. Quand tous les poêles chauffent à blanc, c'est risqué! Il faut y remiser une réserve de provisions pour trois mois également! Quoi qu'il arrive, vous aurez ainsi la vie sauve.
Leur bastion polaire les tient maintenant de toutes parts! Dix-huit pieds de glace emmureront leur navire jusqu'en juillet prochain.
Il y a pire que la faim, c'est la tristesse.
Le Capitaine s'ingénie à distraire ses hommes. Ainsi, le 9 novembre, l'équipage astiqué comme aux grandes fêtes, célèbre la fête du roi Georges V. "Grand congé, aujourd'hui!" Une salve de coups de fusils donne le signal des réjouissances et une quinzaine d'indigènes se joignent au groupe pour la manifestation patriotique. La montagne est escaladée par tout le groupe, et solennellement avec discours d'usage, le Capitaine plante "L'Union Jack" au nom du Canada, dans le désertique décor. Il s'adresse spécialement aux Esquimaux:" Vous êtes devenus maintenant des sujets canadiens et nous vivrons en bonne amitié de part et d'autre."
Les Esquimaux s'attablent pour le festin à bord de l'ARCTIC. Traîtés avec beaucoup d'égards, les aborigènes s'attachent vivement au capitaine Bernier. Les vieillards s'en souviennent encore là-bas; le petit peuple continue à le désigner amicalement comme dans le temps :"OURS BLANC", symbole familier de force et de respect.
A défaut de messe on chantait en choeur! Et chacun sortait son latin pur un Kyrie, un Pater Noster, un Credo, rejoignant la grande prière commune de l'Église universelle et réveillant la mélancolie de l'absence, la vision nostalgique d'un clocher lointain, des souvenirs de cierges allumés, d'orgues solennelles, d'un banc familial, une place vide...
Chef et Maître à bord, Bernier exerçait son éloquence naturelle. Il parlait à cette poignée d'hommes du grand rôle qu'ils jouaient à ce moment, puis il entraînait leur pensée vers Celui qui tient entre ses mains leur sort dans ces vastes espaces blancs indescriptibles et pareils à l'Infini. Pour terminer, il émaillait son discours de quelques boutades, dont il avait le secret, créant une atmosphère de détente. Après l'office, les hommes bricolaient autour du feu.
-Que fais-tu là avec ton canif? dit-il à Marsouin, l'un des plus jeunes.
- Je "gosse" un bateau!
- Mon premier bateau, moi, je l'ai fait avec un rack à foin! J'avais six ans!
- Je m'en souviens! j'étais là! s'exclama Cloutier qui venait de l'Islet.
- Contez-nous cela, Capitaine, dit le Dr Pépin.
- C'était au mois d'août! Mon petit frère Alfred avait quatre ans. Au petit jour, je le réveille en chuchotant:
- Viens! Fais pas de bruit! Ils dorment!
Plus jeune que moi, il m'obéissait à l'oeil!
On descend sur la pointe des pieds, puis on court jusqu'au champ. Là, tous les deux, on s'attelle à la charrette à foin pour la traîner jusqu'au fleuve à marée basse.
Pendant qu'on enlève les roues, une à une, l'eau monte à notre grande joie jusqu'au radeau. Heureux comme des Robinsons, une "ménoire" pour godille, on pousse, on rame, on navigue!
Tout ce qu'on désirait c'était de s'amuser en longeant le rivage. Le jeu était excitant. Mais je m'aperçois tout à coup que l'eau avait monté, nous éloignant de la côte et que je n'étais plus capable de toucher le fond avec ma perche. Le courant nous emportait et vogue la galère!
- On prend le large! dit mon petit frère.
Les vagues s'agitèrent comme un troupeau de moutons blancs. Le ciel devint gris! Il se mit à pleuvoir!
- As-tu peur, Jospeh?
- Moi? Non! Tiens-toi! Faut pas lâcher prise!
- Y a pas de danger?
- On va venir nous chercher! affirmai-je.
J'avais envie de pleurer au fond, mais je crânais!
- Tout le village était sur la batture, dit Cloutier, je m'en rappelle, j'avais quinze ans! On vous voyait à peine!
- Mon père fut bien vite à nos trousses, avec les voisins. Ils nous ont rescapés en chaloupe, de peine et de misère.
Ce ne fut pas un retour glorieux. Ma mère pleurait, et quant à nous deux, humiliés, trempés jusqu'au coeur, on a pris le chemin de la maison, la tête basse. Nous savions bien ce qui nous attendait: une fessée! Mon père eut la main ferme cette fois-là! Je m'en souviens encore!
Un grand éclat de rire retentit dans le bateau! Ainsi LE VIEUX déridait ses hommes. D'une trempe inflexible quand il s'agissait du devoir, il pouvait en un déclic, devenir un ami plein d'humour.
Noël approchait, en pleine période des jours sans lumière! A cette époque des fêtes de famille, le mal du pays se glissait partout, s'infiltrait jusqu'à l'âme. Il entrait par les fentes et les hublots, avec la voix lugubre du blizzard. Le Capitaine décida qu'on s'amuserait ferme quand même.
-Caméo, va chercher tes camarades! Dis à tous que le Capitaine Bernier les invite pour un festin!
Les esquimaux vinrent en famille et ils furent cent vingt en tout et partout pour fêter Noël. Évoquant le coin de patrie, la crèche, le sapin illuminé l'épouse et les enfants autour d'un réveillon, les hommes, coude à coude, chantèrent les vieux cantiques de la Messe de Minuit. Dans le grand coeur blanc de l'Arctique, matelots, officiers, scientistes créaient à l'unisson la merveilleuse Nuit, au sein de leur solitude.
Le Capitaine avait fixé le menu avec Cloutier.
- De la tourtière comme chez nous!
- J'y ai mis du caribou frais et du porc en conserve.
- Et du lard salé!
- Le fricot traditionnel?
- C'est ça!
- Des tartes à la ferlouche et des croquignoles! Oh!
- Comme chez nous, Capitaine!
- Il y a du thé! gloussaient entre eux les esquimaux en plissant leurs petits yeux drôles.
- Et puis... le Père Noël est au Pôle, voici pour les enfants!
On ouvrit une caisse pleine de bonbons rouges, jaunes, roses à la grande joie des petits. Ils en eurent bientôt jusque dans les cheveux. Les membres de l'équipage jouèrent de l'accordéon et de la musique-à-bouche et quand le Victrola et le piano mécanique se déclenchèrent, les indigènes ébahis se mêlèrent à la danse.
On s'amusait ferme ! Autour des tables on tirait du poignet. Dans un coin, c'était un numéro de lutte dans un autre, Lavoie avec ses tours de magie!
Tant et si bien que le dernier attelage de chiens n'emporta les derniers convives qu'à minuit passé.UN NOËL A BORD
Le Capitaine Joseph Bernier n'était pas un dévot, mais il avait des principes religieux solides. Le dimanche devait être strictement observé par tous.
A défaut de messe on chantait en choeur! Et chacun sortait son latin pur un Kyrie, un Pater Noster, un Credo, rejoignant la grande prière commune de l'Église universelle et réveillant la mélancolie de l'absence, la vision nostalgique d'un clocher lointain, des souvenirs de cierges allumés, d'orgues solennelles, d'un banc familial, une place vide...
Chef et Maître à bord, Bernier exerçait son éloquence naturelle. Il parlait à cette poignée d'hommes du grand rôle qu'ils jouaient à ce moment, puis il entraînait leur pensée vers Celui qui tient entre ses mains leur sort dans ces vastes espaces blancs indescriptibles et pareils à l'Infini. Pour terminer, il émaillait son discours de quelques boutades, dont il avait le secret, créant une atmosphère de détente. Après l'office, les hommes bricolaient autour du feu.
-Que fais-tu là avec ton canif? dit-il à Marsouin, l'un des plus jeunes.
- Je "gosse" un bateau!
- Mon premier bateau, moi, je l'ai fait avec un rack à foin! J'avais six ans!
- Je m'en souviens! j'étais là! s'exclama Cloutier qui venait de l'Islet.
- Contez-nous cela, Capitaine, dit le Dr Pépin.
- C'était au mois d'août! Mon petit frère Alfred avait quatre ans. Au petit jour, je le réveille en chuchotant:
- Viens! Fais pas de bruit! Ils dorment!
Plus jeune que moi, il m'obéissait à l'oeil!
On descend sur la pointe des pieds, puis on court jusqu'au champ. Là, tous les deux, on s'attelle à la charrette à foin pour la traîner jusqu'au fleuve à marée basse.
Pendant qu'on enlève les roues, une à une, l'eau monte à notre grande joie jusqu'au radeau. Heureux comme des Robinsons, une "ménoire" pour godille, on pousse, on rame, on navigue!
Tout ce qu'on désirait c'était de s'amuser en longeant le rivage. Le jeu était excitant. Mais je m'aperçois tout à coup que l'eau avait monté, nous éloignant de la côte et que je n'étais plus capable de toucher le fond avec ma perche. Le courant nous emportait et vogue la galère!
- On prend le large! dit mon petit frère.
Les vagues s'agitèrent comme un troupeau de moutons blancs. Le ciel devint gris! Il se mit à pleuvoir!
- As-tu peur, Jospeh?
- Moi? Non! Tiens-toi! Faut pas lâcher prise!
- Y a pas de danger?
- On va venir nous chercher! affirmai-je.
J'avais envie de pleurer au fond, mais je crânais!
- Tout le village était sur la batture, dit Cloutier, je m'en rappelle, j'avais quinze ans! On vous voyait à peine!
- Mon père fut bien vite à nos trousses, avec les voisins. Ils nous ont rescapés en chaloupe, de peine et de misère.
Ce ne fut pas un retour glorieux. Ma mère pleurait, et quant à nous deux, humiliés, trempés jusqu'au coeur, on a pris le chemin de la maison, la tête basse. Nous savions bien ce qui nous attendait: une fessée! Mon père eut la main ferme cette fois-là! Je m'en souviens encore!
Un grand éclat de rire retentit dans le bateau! Ainsi LE VIEUX déridait ses hommes. D'une trempe inflexible quand il s'agissait du devoir, il pouvait en un déclic, devenir un ami plein d'humour.
Noël approchait, en pleine période des jours sans lumière! A cette époque des fêtes de famille, le mal du pays se glissait partout, s'infiltrait jusqu'à l'âme. Il entrait par les fentes et les hublots, avec la voix lugubre du blizzard. Le Capitaine décida qu'on s'amuserait ferme quand même.
-Caméo, va chercher tes camarades! Dis à tous que le Capitaine Bernier les invite pour un festin!
Les esquimaux vinrent en famille et ils furent cent vingt en tout et partout pour fêter Noël. Évoquant le coin de patrie, la crèche, le sapin illuminé l'épouse et les enfants autour d'un réveillon, les hommes, coude à coude, chantèrent les vieux cantiques de la Messe de Minuit. Dans le grand coeur blanc de l'Arctique, matelots, officiers, scientistes créaient à l'unisson la merveilleuse Nuit, au sein de leur solitude.
Le Capitaine avait fixé le menu avec Cloutier.
- De la tourtière comme chez nous!
- J'y ai mis du caribou frais et du porc en conserve.
- Et du lard salé!
- Le fricot traditionnel?
- C'est ça!
- Des tartes à la ferlouche et des croquignoles! Oh!
- Comme chez nous, Capitaine!
- Il y a du thé! gloussaient entre eux les esquimaux en plissant leurs petits yeux drôles.
- Et puis... le Père Noël est au Pôle, voici pour les enfants!
On ouvrit une caisse pleine de bonbons rouges, jaunes, roses à la grande joie des petits. Ils en eurent bientôt jusque dans les cheveux. Les membres de l'équipage jouèrent de l'accordéon et de la musique-à-bouche et quand le Victrola et le piano mécanique se déclenchèrent, les indigènes ébahis se mêlèrent à la danse.
On s'amusait ferme ! Autour des tables on tirait du poignet. Dans un coin, c'était un numéro de lutte dans un autre, Lavoie avec ses tours de magie!
Tant et si bien que le dernier attelage de chiens n'emporta les derniers convives qu'à minuit passé.
- Est-il sorti seul?
- Oui. Il nous a quittés il y a un quart d'heure pour prendre un peu d'air et d'exercice!
- C'est pourtant défendu de sortir seul! tonna le Capitaine! Vite, organisez une battue!
C'était vers le début de la soirée. Des équipes furent envoyées dans toutes les directions. Dans l'Arctique, on s'égare si facilement!
On retrouva Ryan seulement vers onze heures, les oreilles, le nez, les joues et les pieds gelés. Il lui fallut trois mois pour guérir.
Il y eut encore pire, au cours du mois de février. Frederick Brokemhauser tomba soudainement malade.
- C'est grave, docteur?
- Je le crains! répondit le docteur Pépin.
- Il avait l'air pourtant l'air en bonne santé?
- Je retourne l'examiner de nouveau avant de me prononcer!
Étendu sur sa couchette, couvert de sueurs, les lèvres blanches, Frederick pouvait à peine parler et gémissait en se tenant la poitrine. Pépin rejoignit le Capitaine à l'écart:
- Il n'y a pas de doute, dit-il; c'est le coeur!
- Y a-t-il moyen de le sauver?
- Je vais faire mon possible, mais ... craignons le pire!
- Peu d 'espoir? insista Bernier.
- A moins que Dieu en décide autrement!....
Frederick s'affaiblissait à vue d'oeil. Dans son délire, il parlait de son enfance, prononçait le nom d'une femme et l'appelait sans cesse! Frederick mourut au bout de trois jours. Plusieurs de ses amis, des gaillards et des durs pourtant, pleurèrent sans fausse honte.
Sur un fragile bateau, à des milles et des milles de toute civilisation, la mort de Frederick eut une répercussion terrible sur le moral des hommes.
Petite poignée de solitaires, exilés aux confins de l'Arctique, ils n'entendirent qu'avec plus d'acuité les plaintes de la rafale dans le silence de leur nuit perpétuelle, et chacun sentait effroyablement, d'une façon aigue, la fragilité de la condition humaine. Tous atterrés, déprimés par le passage du malheur, voilà que la peur s'empara d'eux.
Leurs nerfs à vif les rendirent tout à coup méchants les uns pour les autres, se cherchant querelle et provoquant la bataille pour des riens. Même les officiers perdirent le bon esprit d'équipe; ce fut un moment vraiment critique de l'hiver!
Le Capitaine s'occupa d'inhumer le pauvre Frederick, son meilleur technicien. Or, la dureté du sol ne permettait pas de creuser. Le mort fut donc déposé près du bâtiment, sous un tas de pierres, triste monument qui protégerait la dépouille contre les bêtes. A la lueur des lanternes, le capitaine Bernier lut dans son missel quelques prières, perdues dans le hurlement du grand désert noir, Amen!
Les semaines se suivirent épuisantes. Malgré son énergie, le Capitaine n'arrivait plus à maintenir le moral de l'équipage. Ah! si au moins il y avait un peu de soleil! Comme ça arrangerait les choses!
Aux premières lueurs qui teintèrent le ciel en rose quelques minutes, les hommes grimpèrent aux mâts! Dorénavant, chaque jour, c'était avec obsession qu'ils guettaient tous l'horizon! Et quand l'astre roi, dissipant leurs ténèbres, paraissait quelques instants, ce bref face-à-face jetait une promesse, une certitude! Les coeurs se portaient mieux maintenant. Chaque fois, une explosion de joie éclairait les pauvres visages d'un espoir tout chaud.
A la mi-juin, le soleil reprit son rôle quotidien. On surveillait la glace jour par jour. Cependant on entendit ses craquements seulement vers la fin de juillet. Puis elle remua. Alors les matelots, d'une main preste et fébrile, firent sauter la carapace temporaire, dégageant le pont, pour la gymnastique au grand air. Petit à petit, chacun redevenait soi-même.
Dans une allégresse indescriptible, le matin du 27 juillet, officiers, techniciens et matelots, entendaient les vibrations hésitantes de leur navire. Comme les premiers battements d'un coeur qui remonte vers la vie. C'était la libération!
Le retour dura trois mois. Par une belle matinée d'automne, à Québec, dans la petite église de Notre-Dame-des-Victoires, un groupe de marins se rendaient à la messe: l'équipage du bateau G.G.S. Arctic et son commandant, le capitaine Joseph Bernier, allaient remercier la Vierge, Étoile de la Mer, qui les avait ramenés sains et saufs au pays. C'était le 19 octobre 1907.
Retour à la page principale