
Rose Bernier collectionne donc encore des cartes postales et s'ennuie de son marin. Elle accumule ses lettres de toutes les parties du monde, toujours datées par le degré de latitude et de longitude. Paris, Ceylan, Canal de Suez, Malaisie, Singapour, Moulmein, Lower Burma; quatre-vingt voyages en haute mer! Alabama, Liverpool, rio de Janeiro, Valparaiso, l'infatigable Bernier va et vient d'un océan à l'autre.
Rose Bernier en prend-elle son parti? Non! Pendant ce temps, à l'insu du Capitaine, elle a multiplié les démarches à Ottawa pour lui obtenir en emploi fixe auprès d'elle et d'une petite fille qu'ils ont adoptée, n'ayant pas d'enfant. Elle a réussi à lui décrocher la situation de Gouverneur à la prison de Québec. Ce que femme veut, Dieu le veut!
Acceptera-t-il? Oui, temporairement. Ce répit lui offrira l'opportunité de réaliser le rêve de sa vie; il aura tout le temps nécessaire pour étudier et préparer avec soin l'audacieux projet d'une expédition dans l'Arctique.
Le Capitaine Bernier a maintenant cinquante-deux ans. Il a perdu ses cheveux et porte de longues moustaches. On dirait un vieux morse. Mais le colosse est en pleine forme et plus que jamais mûr pour la grande entreprise. Il a gagné son point à force de démarches auprès du Premier Ministre, Sir Wilfrid Laurier, à force de conférences dont il a couvert pendant sept ans, tout le pays. Il a convaincu le gouvernement et une somme de cent cinquante mille dollars vient d'être votée pour une expédition au Pôle Nord, sous son commandement! Au début, il s'est heurté contre un mur de pierre. Personne n'écoutait son projet. Aujourd'hui, c'est la victoire! Il ordonne, organise les préliminaires du départ sur l'ARCTIC, un bateau allemand, autrefois le GAUSS, qui a déjà voyagé au Pôle Sud.
Août mil neuf cent quatre.
Une dernière inspection, les provisions sont chargées pour cinq ans, Bernier tentera demain la grande aventure comme Franklin, comme Peary, dont il a disséqué dans tous les détails, la progression et le dénouement malheureux. Ont-ils atteint le Pôle Nord, ce point magnétique qui attire vers la mort? Personne ne peut l'attester! Ces vaillants explorateurs ne sont jamais revenus. Lui, il a son plan!
Mais soudain, les bâtons s'amènent dans les roues! Bernier ne peut en croire ses yeux: une lettre des autorités gouvernementales lui jette en travers l'ordre de changer ses plans! Quoi? il devra prendre à son bord, un officier de la Police Montée, le Major Moodie, pour se rendre à Fullerton seulement? Sa mission se bornera-t-elle à assister Moodie dans son travail et à arrêter le commerce du rhum que les baleiniers vendent aux Exquimaux, à la Baie d'Hudson? Le Pôle Nord n'est-il encore qu'un vain projet? Sa plus grande ambition sombrera-t-elle bêtement? C'en est vraiment trop! Bernier bondit à Ottawa! Mais les ordres sont les ordres! Bernier doit obéir! Il s'exécute, la rage au coeur! renvoie la moitié de l'équipage et décharge le surplus des provisions.
Deux jours après, le Major Moodie arrive accompagné de sa femme et de son fils. Il prend des airs de suffisance et de supériorité auprès de Bernier. Il n'en faut pas plus, avec toute la vague de rancoeur d'un tel désappointement, pour déclencher une violente et sourde colère. Aussi, quand le Major Moodie a le malheur d'ordonner:"Vous lèverez l'ancre le 14 septembre au soir!" Bernier le regarde en face et répond:
- C'est moi le capitaine! j'ai décidé de partir le 15!
Sans un mot, Moodie présente une feuille au sceau du Gouvernement "désignant le Major Moodie pour commander l'expédition".
- J'ai acheté moi-même ce bateau! s'écrie Bernier. Personne ne m'a dit quoi faire ou ne pas faire. On m'a donné carte blanche!
- Nous partirons le 14! insiste Moodie. Entendu?
La pilule est dure à avaler. Il étouffe! Mais il n'a pas le choix! Plus question de glorieux départ! C'est l'amère déception!
A vingt milles de Fullerton une tempête de neige l'aveugle. Le bateau heurte un récif. Les mâts et les voiles vite couverts de plusieurs pouces de glace, obligent l'équipage à veiller jour et nuit durant toute une semaine. Il manoeuvre pour débloquer le bateau figé au rocher. Immédiatement. Sinon ce sera l'insécurité pour tout l'hiver. Un travail difficile, délicat, vingt-quatre heures d'efforts continus!Le navire se libère enfin des glaces et l'on arrive juste à temps à Fullerton, puisque le lendemain, le petit port est gelé définitivement pour sept mois durant.
Si toute cette peine, il se l'était donnée pour son expédition au Pôle Nord, ah! que Bernier en eût été heureux! Mais peut-il oublier le sale coup encore tout frais, du départ? Sa carrière pénible de marin lui en a cependant fait voir bien d'autres! Petit à petit l'amertume se modère et son naturel généreux revient au galop! Il ne peut pas pénétrer les secrets de l'Arctique, cette année? Ce sera partie remise! N'est-il pas quand même le premier Canadien à naviguer dans les eaux du Nord? Il observe, enregistre, analyse: degré de la température, marées, glaces et gens! A Fullerton, il se fait l'ami des esquimaux, se renseigne sur leur façon de vivre dans ce climat inexorable et inhumain. Et pendant ses longues méditations, quoique toujours axé vers son but, il raisonne différemment.
Au fond, se dit-il, ce n'est pas tellement de trouver le Pôle Nord qui est important! Ce n'est pas tellement d'aller planter un drapeau sur un point précis: la plupart des îles de l'archipe, dont Franklin a pris possession pour l'Angleterre, le Gouvernement Britannique les a données au Canada, oui! mais n'importe quel pays peut les réclamer! Y-a-t-il eu un Canadien pour établir les droits du Canada sur ces îles? Ques les États-Unis viennent y planter leur drapeau, nous n'aurions qu'à leur céder le pas.
Ce qui est urgent c'est la prise de possession de chaque île pour le Canada! Il établit donc en ce premier voyage, des postes pour la Police Montée. Et avec Moodie, il endoctrine les indigènes:
- Il faut une licence pour pêcher la baleine!
- Il faut une licence pour tuer le caribou!
Licences par-ci! Licences par là! "Votre gouvernement est à Ottawa et tu es Canadien toi, l'Esquimau, ta femme et tes enfants aussi."Et Bernier tout à sa tâche consolide les frontières les plus avancées, installe jusqu'aux plus lointaines régions les postes semi-militaires de la Police Montée, postes qui s'étendront bientôt du nord de la Baie d'Hudson au Détroit de Davis et jusqu'à la péninsule Bache. Partout l'on verra à l'avenir des attelages de chiens et des officiers en parkas faire la patrouille. Les pêcheurs à la baleine, de tous les coins du monde, paieront des droits. Les Américains cesseront d'approvisionner le marché de Boston avec des tonnes et des tonnes de flétans pêchés en territoire canadien sans jamais verser un centime pour ce privilège.
Quand Bernier revient à Québec, il est convaincu que cette expédition de Fullerton lui servira de tremplin pour mieux repartir! Atteindra-t-il son but?
Retour à la page principale