
Un lendemain de Noël alors qu'ici au Canada chacun se promenait en traîneau dans la neige, le capitaine Joseph glissait dans un paysage de rêve longeant l'Ile San Salvador. A travers une eau verte et limpide, il pouvait observer des récifs de corail et les coquillages multicolores.
Un autre jour de l'An! un autre anniversaire en mer lointaine! Dix-huit ans!
Son voilier traverse la jungle aquatique. Cette végétation tropicale semble le paradis des alligators. Il organise un amarrage de fortune à la nuit tombante et attache son bateau au tronc d'un gros acajou. L'équipage étouffe de chaleur, les moustiques par milliers les mangent tout vifs.
Joseph propose une balade en canot à son cousin Narcisse Paradis. Tout en ramant, ils avisent un arbre tombé au bord du rivage!
- Pointe sur l'arbre! ordonne-t-il à Paradis. A coup de rame redoublés, les deux promeneurs foncent vers l'objectf, moitié à terre, moitié à l'eau.
- Saute sur le billot et tire la chaloupe!
Paradis qui allait sauter n'a que le temps de couper son élan. Le billot avait disparu: c'était un alligator monstre! Il revint à la surface en donnant un grand coup de queue et peu s'en fallut qu'ils ne fussent renversés ou assommés.
- On l'a paré belle!
- Veinard! encore un peu que tu changeais de "Paradis" Narcisse!
- En tout cas, cett sale bête vient de rater le sien!
Ils rebroussaient chemin à coups de rames nerveux et rapides.
Le rôle d'un chef n'est pas de rêver aux étoiles. Rentré à Boston, un commencement de mutinerie flotte dans l'atmosphère tendue. Comme son père le lui a enseigné par l'exemple à chaque escale il ordonne le nettoyage à fond du bateau, avant le rechargement. Mais dans l'air couve la rébellion.
- Kennedy! va aussi à la corvée pour laver les ponts! Le cuisinier Kennedy, deux fois plus âgé que son maître, répond grossièrement:
- J'irai quand je serai prêt! Et les jurons de retentir multiples et sonores!
- L'équipage entier donne un coup! Dans quinze minutes je veux que tout soit fini! Le cuisinier saisit un grand couteau à viande et le brandit sous le nez du jeune homme en criant:
- Sors d'ici! Sors de ma cuisine! Espèce de sauteux d'escaliers... Rapide comme l'éclair, Bernier donne une "jambette" à Kennedy. Le couteau vole en l'air! Bernier frappe sans merci! une râclée telle, que le cuisinier inanimé dut être porté dans son quartier, par deux matelots. Il fallait un maître et la leçon fut éloquente. LE VIEUX avait des biceps pour faire respecter sa jeunesse! Faudra pas discuter La mutinerie fut étouffée dans l'oeuf.
Joseph pensait depuis longtemps au jour où il épouserait Rose Caron. L'évènement eut lieu le huit novembre mil huit cent soixante-dix. Dans l'église de l'Islet, on vit une mariée de quinze ans et onze mois, grande, très jolie, avec des cheveux blonds et des yeux bleus comme la mer.
Pendant huit jours, les dîners et les veillées de danse déclanchèrent une farandole joyeuse de la parenté tout entière, depuis l'Islet jusqu'à Québec!
Mais l'heure de la première séparation sonna promptement. Déjà Rose et Joseph, jeunes mariés de quinze jours, goûtèrent le baiser du départ. L'épousée retournerait chez ses parents pour attendre!
Son bien-aimé la quitterait ainsi toute sa vie, répondant à l'appel d'une rivale ensorcelleuse, la mer!
- Le Saint-Michel? je veux y aller, à Liverpool! disait Rose.
- Tu es trop fatiguée! En novembre la mer est mauvaise!
- Quand te reverrai-je?
- Au mois de mai! Tu viendras me rencontrer à Washington!
- Oui, dit-elle, pendant que son mari essuyait ses larmes. C'est un rendez-vous?
- Un rendez-vous! et je t'emmènerai en Italie!
- Ce sera notre voyage de noces?
- Quelle lune de miel nous goûterons tous les deux!
Au mois de mai, le couple part de Washington pour Naples. Bonheur parfait! Bonheur très bref! Au retour, des tempêtes furieuses tournent en ouragans féroces! l'eau monte dans les soutes et il faut pomper! Le grand mât cassé est remplacé d'urgence! La cargaison de marbre est jetée petit-à-petit à la mer parce que le navire menace de sombrer. La vie de Rose est ébranlée, puis menacée sérieusement! tant et si bien qu'à Gilbraltar, un médecin consulté insiste pour que Madame Bernier entre à l'hôpital. Joseph réserve une place sur le prochain paquebot, direction New-York, pour sa chère petite femme qu'il abandonne, le coeur navré. Son devoir l'oblige à mettre voile sur Boston où il arrive après une terrible traversée de cinquante-deux jours, et tout de suite il vole aux nouvelles de sa femme. Ni à New-York, ni à Boston, on n'avait entendu parler d'elle! Le marié avait-il perdu sa femme en voyage de noces?.... Question affolante pour Joseph!
Finalement, un nommé Francis Lapointe téléphona des Bermudes à Québec, annonçant que Madame Joseph Bernier, épouse du capitaine Bernier, désirait qu'on informât son mari de sa présence à bord du Northumberland. Ce dernier ayant brisé son hélice, il lui fallait attendre.
Imaginons quelle fut la joie du revoir, après tant de péripéties!
- Adieu au Saint-Michel! avait déclaré Joseph entre l'Amérique et l'Europe.Il continua ses voyages, mais sur d'autres vaisseaux. Et cela nous amène à l'époque où, voyageant sur "Le QUORN" avec sa femme, il allait gagner son premier "chapeau de castor".
Lors d'une escale, dans un port de la Nouvelle-Orléans, un nommé Tannock, capitaine lui aussi, s'était lié d'amitié avec Bernier.
Un jour, ce dernier annonce à sa femme:
- Nous aurons le capitaine Tannock à dîner demain!
- Il est seul?
- Oui, il aimerait visiter LE QUORN!
Le lendemain Tannock s'amène, Bernier l'attend sur le quai pour lui souhaiter la bienvenue. Poignées de mains. Échange de compliments. Puis, le maître du Quorn désigne son bateau tout en marchant:
- Veuillez me suivre, Capitaine!
- Qu'est-ce-que c'est ça?
- Ça? mais c'est LE QUORN!
- LE QUORN? Ce vieux balyhoo?
- Un homme ne laisse pas insulter sa femme. Je ne marche pas, capitaine Tannock, si vous insultez mon bateau!
- Ce vieux balyhoo! Ah! Ah! Ah! et il éclate de tire!
- Vieux balyhoo qui tient la mer comme pas un! It's a good company!
- Good company! Ah! Ah! Ah! et Tannock de rire de si bon coeur, qu'il s'en frappe les cuisses et s'en tient les côtes! Ils avaient atteint la salle à manger. Mais voilà que Bernier n'en peut plus. Le sang lui monte à la tête:
- Je ne vous laisserai pas ridiculiser mon voilier! dit-il avec un coup de poing sur la table!
- Cré nom! de Cré nom! Tannock, prenez votre bateau! Je prends le mien! Allons-y pour une course!
- Ridiculous, Bernier! Ridiculous!
- Tannock sortez! ou je vous flanque à la mer!
- Tannock furieux sort et Bernier lui claque la porte aux talons!
Le lendemain sur les quais, une rumeur courait en toutes les langues: "Ce français de Bernier, répétait-on en se moquant, avait eu le culot de prétendre son vieux QUORN" a good company". C'était la rigolade ouvertement. D'un bond, Bernier se précipite au bureau central où flânaient toujours huit à dix capitaines, y compris Tannock. Sans préambule, il lance à la cantonade:
- Devant ces messieurs comme témoins, je viens parier mille dollars que je vous bats dans une course à Liverpool!
- Si j'acceptais, ce serait pour moâ, un vol, vraiment, Master Mariner!
- Assez! Vous êtes trop mesquin pour gagner mille piastres hein? Vous pouvez peut-être risquer un chapeau de castor? Oui ou non?
- Are you serious?
- Devant tous ces messieurs comme témoins, je vous le répète: je vous battrai d'ici Liverpool! Et si vous refusez, tout le monde saura que vous avez eu peur! Tannock a eu peur de Bernier!
Le compère anglais ne pouvait plus reculer. Le prix d'un chapeau de soie fut déposé entre les mains d'un assistant et ce fut le départ. La course vers Liverpool! En lui-même, Bernier se disait: Tannock a l'avantage! Le vieux QUORN a vingt-cinq ans! Mais il gardait l'espoir de gagner! Jour et nuit l'obstiné se tenait sur le pont pour tirer parti de la moindre brise. Le résultat dépassa toutes les espérances! Deux jours avant Tannock, Bernier mettait l'ancre à Liverpool!
Étouffé de rage, Tannock fit porter au vainqueur, un "haut-de-forme" anglais. "Mon premier chapeau de castor!" dit Bernier. Merci au capitaine Tannock!
- Aussitôt une provocation rebondissait:
- Capitaine Bernier, je vous battrai dans l'Atlantique! Acceptez-vous la course Liverpool-Québec?
- Le défi est relevé! J'accepte!
Cette fois, Tannock le remporte à son tour par vingt-quatre heures et Bernier offre le chapeau!
Coincidence bizarre, les deux adversaires découvrent maintenant qu'ils vont l'un et l'autre à Glasgow.
- Québec-Glasgow?
Nouvelle gageure! Prix d'un autre chapeau déposé cette fois entre les mains de McCallum, bijoutier de la rue Saint-Pierre.
Alex McCallum!Ce qu'il a eu du travail! Tous les navigateurs: matelots, cuisiniers, officiers couraient à sa boutique! Une véritable excitation collective! Toute la marine voulait suivre la course, montre en main. Et Alex, de nettoyer, d'ajuster, de vendre des montres et des montres!
- Qui allait gagner? C'était des paris, des gageures, des partis!
L'évènement de la saison! Le clan de Bernier contre celui de Tannock!!!
Malgré une traversée difficile, et l'eau qu'il fallut pomper dans la soute, Bernier remporta la victoire! Ténacité, volonté invincible! Voilà Bernier! Plus tard dans les glaces et les ténèbres de l'Arctique, ces mêmes qualités de courage, de jugement lui vaudront le succès.
- Va te reposer! chuchotait Madame Henry à son mari. Je te remplacerai pour entretenir le feu!
- Ils dorment comme des souches!
- Et ils ronflent comme un orchestre! Je n'ai pu m'assoupir!
Cette vingtaine de naufragés ivres morts de fatigue sur le plancher d'une petite ferme de la côte d'Irlande, c'était la capitaine Bernier et son équipage.
Ayant dormi vingt-quatre heures d'affilée, le Capitaine quoique blessé, se rendait le soir même au télégraphe le plus près pour annoncer à Québec la nouvelle que le Quorn avait fait naufrage, mais que toutes les vies étaient sauves.
Pendant cette sortie du Capitaine, la famille Henry, entourée de quelques voisins, écoutait l'histoire des rescapés et des jours terribles qu'ils venaient de vivre.
Charles Painchaud prit la parole:
- On était loin de se douter quand on est parti au commencement de novembre, qu'on entreprenait là, un vrai voyage d'enfer!
- Non! approuva Charlot, avec un accent acadien. Le vent était favorable! En gagnant le nord pour l'Irlande, la brise soufflait fort, mais tout marchait normalement. Le quatrième jour, la vague avait grossie tellement que le ballast jouait dans la cale, et que le charpentier-menuisier a habillé les pompes d'une cage de bois pour les protéger.
- Mais le lendemain, poursuivit Painchaud, dré le petit jour, l'ouragan était déchaîné. On a retiré toutes les voiles! Le bateau n'était plus qu'un jouet dans les montagnes d'eau. Puis, c'est là que ça a commencé d'entrer!
- Vous étiez en plein océan?
- Au beau milieu, entre ciel et mer!
- Vous aviez des pompes? dit le fils d'Henry.
- Oui, l'équipage s'est mis à pomper. Tous les bras s'épuisaient pour chasser l'eau. Rien à faire! L'eau montait au lieu de diminuer!
- Il fallait pomper tout le temps! jour et nuit! dit Charlot.
A tour de rôle on allait avaler du café chaud, puis vite à la pompe! sans répit!
A midi! vingt noms de vingt noms! la tempête était si violente que la chaîne du beaupré s'est cassée!On l'a remplacée par celle de l'ancre! C'était pas grave, on avait encore l'ancre et puis d'autres chaînes! Le pire c'est que l'eau entrait toujours et à minuit, on en avait quatre pieds partout!
- Pompe! et puis pompe! Et puis si on pompait! Avec tout ça, à six heures, cinq pieds d'eau!
Le capitaine Bernier ne nous quittait pas. Il se tenait là et répétait d'un à l'autre:
-Pompe! Faut pas flancher! Pompe ou meurs!
Tout le monde en bavait d'épuisement! Malgré tant d'efforts, c'est pas croyable, l'eau nous avait monté sous le nez à sept pieds de sorte que, ce qui devait arriver arriva: La vinguienne d'eau, elle avait rampé jusqu'aux pompes!
- Vite! une échelle! a crié le Capitaine.
- Une échelle! qu'on a répété. Vite!
Le menuisier a essayé de clouer les madriers qui se détachaient, mais bang! il est tombé avec son aide dans le fond de la cale, dans les sept pieds d'eau! On les a retirés avec peine et misère, parce que le nacire ballotait trop. Pendant qu'on s'occupait d'eux, le Capitaine lui-même a fixé tant bien que mal les fameux madriers!
-C'était à vous faire dresser les cheveux! Le bateau n'était plus qu'une feuille charroyée dans le vent et les flots. Mais le hunier tenait encore bon!
Nous autres on pompait à en crever! on en râlait! sans arrêter une minute!
- Pompe ou meurs! criait LE VIEUX.
Mais on se sentait faiblir. Le découragement rampait avec l'eau. Il y avait des plaintes! De l'amertume!
- Du coeur! allons! faut pas se laisser noyer! Courage! et le Capitaine qui avait gardé son rhum pour les heures de désespoir, passait de l'un à l'autre.
- Patience! Il y a encore de l'espoir! Courage, les gars!
Quand ça été notre sixième nuit blanche, le Capitaine nous a appelés un par un, dans sa cabine. Cinq minutes de tête à tête avec lui, une bonne ration de rhum, une tape amicale sur l'épaule, ça nous remontait!
- C'est un homme de fer! s'exclama Charlot on le dit et c'est vrai!
Painchaud continua:
- Pompe ou meurs! Nous le savions! Enfin l'eau baissa de sept pieds à quatre. Il y eut une accalmie.
Madame Henry interrompit le narrateur:
- Je n'ai pas de rhum ni de whisky, dit-elle, mais voilà un "drink", c'est du pain-killer!
- Merci, Madame Henry! et Painchaud avalant sa médecine, continua:
- On était rendu au 30 novembre. La mer ressemblait toujours à une bouilloire d'écume. Les tempêtes se succédaient. Voilà que l'eau remonte à cinq pieds et que le grand mât se casse.
Le 2 décembre, exténués par le manque de sommeil et par l'effort, deux hommes tombèrent d'inanition. Il fallut les soigner en plus! Ah! c'était terrible!
- Et ça été long! interminable! Du vent! des lames qui se brisaient avec fracas sur les ponts! et nous autres, dans sept pieds d'eau! On n'en pouvait plus! On voulait tout lâcher! Le Capitaine en eut rumeur:
- Vous voulez abandonner le navire? Parlez!
- Il y a de quoi décourager les plus durs! qu'on a répondu.
- La peur! la fatigue! la panique! voilà vos pires ennemis!
Tout l'équipage en bloc s'écria:
- Faites volte-face! C'est ce que nous vous demandons!
Les officiers étaient avec nous autres.
- Officiers, je vous demande un conciliabule!
C'était le 6 décembre à huit heures. Ils ont délibéré. Puis solennellement le Capitaine adressa la parole à tous.
- Vous me demandez de retourner? Vous êtes pourtant des hommes d'un courage extraordinaire! Vous l'avez prouvé! Sans vous, nous serions tous perdus depuis longtemps! Malgré tous vos efforts, nous sommes dans huit pieds d'eau. C'est pas pour ça qu'on va se jeter à la mer, dites? Après avoir étudié la position du bateau, je vous assure que c'est aller à une perte certaine, que de se confier à une chaloupe de sauvetage! N'y pensez pas!
Nous allons essayer, les officiers et moi, de larguer les voiles et d'atteindre les côtes d'Irlande. N'importe où!
Deux jours et deux nuits encore, on a pompé! Pas question de dormir pour personne! On avalait en vitesse de quoi se soutenir. Et puis, hop! aux galères! Dans la matinée, le 8 décembre, un cri rauque déchira les poitrines:
- La pompe est cassée! La pompe est cassée!
Tout l'équipage se ruait vers les chaloupes:
- Stop! le Capitaine s'était planté là, large comme un ours! Dur comme un lion!
- Raisonnez! Vous seriez perdus à jamais! Croyez-moi!
Mais on ne voulait plus rien comprendre! On était comme des fous! On avait peur!
Alors, de sa voix de tonnerre, comme un coup de canon, le Capitaine lança:
- Si vous essayez de descendre, je percerai moi-même, un trou dans chaque chaloupe!
On est resté figés!
Christophe Colomb ne connut pas plus d'angoisse, avec son équipage désespéré.
On avait compris. Il fallait pomper mais " à bras" maintenant!
C'était pire que jamais! On buvait du rhum et du brandy! La tempête augmentait!
De l'eau? on en avait huit pieds! Plusieurs étaient inanimés sur le pont. Ceux qui restaient, de toutes leurs pauvres forces, pompaient! C'était comme l'éternité.
La voix de Painchaud s'arrêta un moment. Il reprit, très grave:
- Le Capitaine a pris la roue. Il a envoyé Wiseman faire le guet. Toutes les cinq minutes on a entendu sa voix dans le vacarme:
- Rien en vue!... Rien en vue!...
La mer enragée semblait guetter le moment de nous engloutir.
Tout d'un coup, Wiseman s'égosillait, hurlait comme un clairon: Terre! Terre! Terre!
Une ruée sauvage sur le pont! On voulait voir!
Alors de nos propres yeux, on a aperçu deux petits points de terre! Le salut! Oubliant notre faiblesse et avec l'énergie des condamnés, on est tous retournés en courant à la pompe!
Pompe ou meurs! Oui! Pompe! Et pompe!
A huit heures, nous avons vu poindre Inishtrahull et on a préparé les ancres. Il y avait à ce moment-là, onze pieds d'eau.
Il a fallu la force de deux hommes pour tenir la roue toute la nuit! On faisait des signaux pour appeler au secours. Au matin, il y avait douze pieds d'eau.
Le Capitaine décida d'atterrir n'importe comment, sur les rochers de la rive. Il fit face au vent, et les voiles se fendirent de haut en bas.
- On ne peut plus rester sur le bateau! Tout le monde à la poupe! Attachez-vous à la rambarde!
Dans le temps de le dire, " le QUORN" frappe un rocher! Il tourne bout pour bout! Un fracas à nous rendre sourds! La mâture s'est émiettée sur le pont et une première vague a inondé les hommes.
Une deuxième vague! On monte bien à dix pieds au-dessus de la lame pour retomber sur le roc. Cette fois la quille et la poupe craquent, comme des allumettes! Les deux ponts s'ouvrent en deux! Nous sommes encore tous attachés à la rambarde.
A travers le brouillard et les vagues, nous distinguons des groupes de gens sur le rivage.
- Mais la mer est trop déchaînée, dit Mme Henry. Personne ne peut aller à votre secours!
- Je le sais bien.
Le Capitaine fait descendre la plus longue des chaloupes et il dit: "Trois volontaires!"
- Moi, moi, moi!
- C'est dangereux! Il m'en faut trois!
- Choississez!
- Wiseman, Patrick, et Martin Carl, venez!
Un câble bien fixé à leur taille, ils partent tous les quatre dans l'embarcation. Aussitôt, une énorme vague la remplit comme une cuiller à pot. La deuxième fois, ils disparaissent. On voit le Capitaine s'accrocher après la chaloupe et à la troisième, il sombre puis remonte, puis émerge de nouveau!
- C'est cette vague-là qui le jette sur la grève où nous sommes, dit Mme Henry.
- Il est plus mort que vif, à moitié étouffé par le sable, et blessé au bras droit, ajoute son fils.
- Et les trois autres déjà projetés sur le bord, ont avalé beaucoup d'eau! dit monsieur Henry.
- Vous savez le reste. Le Capitaine mit son projet à exécution. Il a commencé l'évacuation du QUORN.
- Quel était son plan? demanda Warner. Je n'était pas là, hier!
- Il avait approté un câble du bateau. On y a attaché un corps mort, ce qui permettait à ceux du navire de sentir le poids et de tirer en temps.
- Oui, dit M. Henry. C'était génial comme idée!
Un homme s'y attachait puis se jetait vers la rive! on le tirait!
- Tous les membres de l'équipage furent sauvés! Y compris, Jack notre gros chien terreneuve, ajouta Painchaud.
- Formidable! Il a du sang-froid, votre capitaine!
Madame Henry soupira: "Il faut remercier Dieu!" Elle regardait leurs pauvres mains meurtries, gercées jusqu'au sang; des mains sans forme, brûlées, mangées par le sel et l'eau, tellement dissoutes, que les paumes étaient fondues à force de pomper.
- Joseph, j'ai quelque chose à te demander, dit Rose Bernier, tout en tricotant.
- Madame, je vous écoute! répond le jeune époux, avec une emphase comique.
- Je voudrais que tu acceptes cette situation de Surintendant chez Peter Baldwin.
- A cent dollars par mois?
- Ce n'est pas à dédaigner! Et puis ce serait intéressant pour toi de construire des bateaux...
- Et de rester auprès de toi, ma Rose?
- Oui, nous serions ensemble! Ne viens-tu pas de faire en quelques mois cinq voyages en Angleterre?
- Tu les as bien comptés! Le Lady Fletcher, le Concordia où tu m'as accompagné!
- C'est vrai! Puis, il y a eu le Felicitas. Tu t'es tiré si bien d'affaire qu'on t'a confié le Neptune pour Liverpool, tu viens d'y conduire le Polynesian. Reste sur la terre ferme! Tu n'as que vingt-deux ans après tout. Je m'ennuie!
Rose le supplie de ses grands yeux bleus. Il caresse doucement la chevelure blonde, hésitant et songeur:
- J'y avais pensé. Mais si j'accepte, c'est uniquement pour vivre un peu de toi, sans départs et sans séparations!
Devenir surintendant de chantiers de construction, voir naître les bateaux, rien ne peut plaire d'avantage à un marin.
Mais les heures sont bien longues pour le jeune homme, le travail exténuant, les responsabilités trè lourdes.Il se lève à cinq heures du matin, prend son déjeuner et apporte son repas de midi. Les quatre cents employés commencent à sept heures et il est déjà sur les lieux.
Alors se déclenche le tintamarre des marteaux, des maillets, des haches, des égoines et des scies, que l'écho multiplie dans la vallée St-Charles. A côté, d'autres chantiers voisinent où l'on cogne, mesure, coupe et fabrique d'autres bateaux.
Tout le travail se fait en plein air, même dans les mois les plus froids de l'hiver. Faut dire que ces jours-là, les ouvriers ne sont pas faciles à manier. Ordinairement, on fredonne quand même et souvent montent les chansons du folklore qu'une belle voix entonne et que tous les hommes reprennent en choeur.
Quand il y a une grosse pièce à transporter et à placer, ça devient un spectacle du tonnerre et surtout le "CHARLEY WAS A GOOD MAN" en vaut le coup!
"CHARLEY was a good man"...L'effort musculaire commence sur le CHARLEY!Puis les bras vigoureux, de leurs bisceps gonflés, soulèvent l'immense madrier; alors de toutes ces poitrines soufflantes, haletantes, tombe comme un coup de canon, la dernière syllable:"MAN!!!"
Pour lever ces grosses pièces, il faut une centaine de forts-à-bras.
Le "CHARLEY .... MAN!" prend alors des proportions stupéfiantes, résonne jusqu'à plusieurs milles à la ronde!
Ce travail réclame des charpentiers, des forgerons, des peintres en bâtiments, des charretiers, des calfateurs, des menuisiers.
On prend la peine d'incruster une pièce de monnaie de l'année sous chaque mât. Telle est la coutume pour fixer l'âge de nos bateaux.
Aussi étrange que cela semble aux profanes, on les marine dans de la saumure, afin de durcir le bois et le préserver. Marinade composée d'une solution de sel dont on imprègne par un arrosage quotidien, la coque intérieure et extérieure, jusqu'au jour du lancement, au début du printemps.
Ce jour-là, l'équipe arrive aux chantiers avant l'aube. Chaque ouvrier reçoit, pour se mettre en train, un bon coup de whisky.
Les spectateurs accourent nombreux. Naturellement, il y a les propriétaires, entourés de leur famille et de leurs amis, les femmes et les enfants de tous les travaillants puis la foule! quelques étrangers, des curieux, des badauds, tout le vieux Québec!
Juste avant de faire sauter la poulie, un dernier verre donne du coeur au ventre. Alors on attend que le silence soit général, total et solennel. Le mot retentit:"ATT...TEN.. TION!!!!"
Un coup libérateur! frais comme in nouveau-né, le bateau neuf glisse gracieusement aux applaudissements enthousiastes du petit peuple. Hourrah! Hourrah! Des casquettes tirées en l'air! Une excitation joyeuse! et au même instant se casse contre la proue, la bouteille de Madère ou de Porto, garnie de rubans, dont une marraine a élégamment baptisé le bateau. La quille fend l'eau du fleuve. Les autres mâts saluent le nouveau-né en s'inclinant sous la brise et le nouvel esquif jette son ancre pour la première fois. Les ouvriers courent ensuite au festin. Une étroite et longue table offre des sandwiches, des gâteaux et de la bière. Les notables, retirés dans leurs bureaux, "mouillent" entre eux le joyeux évènement!
C'est ainsi que dans une ambiance tonique et pittoresque, le Capitaine Bernier passera plusieurs saisons sur la terre ferme. Non pas sans quelques évasions en mer, puisqu'il conduira à cette époque plus de trois cents navires de différents tonnages à Liverpool, pour le compte de diverses compagnies de Québec.
Parmi les images d'autrefois, il faut jeter un coup d'oeil sur les "raftmen".
- Voici les radeaux!
De bouche en bouche, d'une maison à l'autre, de porte en porte, la nouvelle court la côte. Quel spectacle que l'arrivée du bois! Aux chantiers de construction maritime, on s'arrête pour les voir!
- Voici les radeaux!
Ils viennent de tous les tributaires du St-Laurent, mais surtout de Bytown.
Hauts de quatre à cinq pieds, rudimentaires, bâtis de billots entrecroisés, dix à douze de front, il balaient le fleuve bleu. Train? locomotive? ou remorque? Tout cela à la fois! quatre par quatre attachés de front!
Pour sauter les Rapides de Lachine, il faut les naviguer un par un, ensuite on les attache les uns aux autres par des branches d'aulnes pour ne former qu'un seul et immense bâtiment de huit à neuf cents pieds de longueur par cent de largeur.
Au-dessus, émerge une petite cabane de bois rond, sorte de cabine où les hommes se retirent pour dormir et manger!
Pour passer le fleuve, les "raftmen" déploient leurs voiles grises sous le vent, et la poésie majestueuse des radeaux géants, navigue vers Québec!
D'une rive à l'autre, on acclame, on salue, on applaudit.
Voiles carrées, chemises rouges et culottes de corduroy, les raftmen forment dans le printemps un tableau digne des peintres et des poètes. Une mélopée marche dans le sillage au rythme des rameurs:
"Fringue! Fringue! sur la rivière!
Fringue! Fringue! sur l'aviron!"
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