La légende du Rocher Panet

La grève de la côte sud du St-Laurent, vers Montmagny et l'Islet manque parfois de relief. Point de falaises ni de pentes hardies, mais une plage herbeuse où frisonne un peuple immense de zizanies et de scirpes, toujours glauques de la fine argile des marées. L'horizon est vaste vers le nord où les Laurentides courent lorsque le temps est clair. Le matin, la brume les dérobe et les noie dans l'ouate fuyante qui monte de l'eau, et la nuit tombée, on le devine aux phares illusoires que l'incendie allume toujours ici et là leurs flancs granitiques.

L'Islet est un très vieux village, un "bourg", comme on dit là-bas, qui dort paisiblement le long des flots transquilles, gardé séculairement par son rocher, "l'Islette", qui est généralement désert. À peine si d'aventure, une goélette vient s'amarrer; quelques barriques descendues, quelques planches embarquées, et c'est tout.

Les l'Islettains, vieilles gens, ont force légende, et nulle n'est mieux accréditée que celle du rocher Panet? C'est le pendant de "L'Islette", le sommet émergé d'une petite montagne enfouie sous la vase, que la marée entoure, et qui, dans les grandes eaux, disparaît presque. C'est vraiment peu de choses, mais ce peu de choses à sa légende, qui est peut-être une histoire. Tout le monde là-bas la sait par coeur (presque) on l'a écrite dans la brochurette signée J.T. Jemmat, qui la narre avec enthousiasme.

Une misérable dont la légende a étouffé le nom et la honte, avait osé vendre au démon, en échange de déshonorantes passions, son âme immortelle, et ses éternelles félicités. L'esprit impur ne parut pas satisfait du marché, il voulut aussi posséder le corps de son infortunée victime. Abusant de sa puissance, son infernale malice la jeta sur le rocher qui ne paraissait pas l'aspect triste d'aujourd'hui: on eut dit une émeraude flottant sur les ondes. étalant la vendeur des arbrisseaux et les teintes de ses fleurs. Mais sitôt le pied maudit vint la toucher, les corolles se replièrent flétries, les arbrisseaux périrent desséchés.

Depuis plusieurs semaines, semaines d'angoisse et d'épouvante , elle était là, cheveux épars, secouant des bras noircis, clamant plus fort que les vagues. Souvent dans l'exaltation et les crises de désespoir, la malheureuse se précipitait éperdue au milieu des flots et les flots effrayés la remettait soudain sur son rocher et s'enfuyaient d'horreur.

La paroisse entière de l'Islet fut le témoin atterré de ces scènes lugubres; nul ne pouvait les regarder sans frémissement et quelques-uns moururent de convulsions de terreur. Les mères défendaient aux enfants de regarder le rocher maudit et les grandes personnes se signaient à son aspect. Le saint curé lui, paraissait seul ne pas savoir le fait, ni de s'en émouvoir; mais dans son intérieur, il suppliait le ciel qu'un si exemplaire châtiment vint enraciner au fond des coeurs la répulsion et la haine du vice ignomineux.

Cependant, un jour, un groupe consterné accourut conjurer le saint curé de rendre la paix au village, en adjurant le diable de livrer sa victime et de retourner à son éternel supplice. Un instant le pasteur se recueille, lève au ciel des yeux calmes qui s'emplissent de larmes; puis joignant ses mains longues et décharnées: "J'y vais mes enfants, dit-il; mais vous, priez, priez encore, priez toujours:" A ces mots, il s'embarqua sur les vagues houleuses, guidant lui-même son esquif.

Les paroissiens échelonnés en longue file sur la rive, le front dans le sable, récitaient avec ferveur les psaumes de la pénitence. En voyant approcher d'elle la barque, la malheureuse se prit à se tordre sur le roc, poussant des hurlements à faire peur et pitié à la fois. Le prêtre cependant avait laissé l'embarcation et, pieds nus, lentement gravissait le rocher lorsque soudain, il se voit en face de hideux personnage, à l'oeil enflammé, à la respiration entrecoupée; une main se crispait dans sa chevelure humide, l'autre d'un geste menaçant montrait les flots en courroux; la lutte allait s'engager entre l'ange de Dieu et Satan invisible.

La peur circule à travers les rangs, au rivage. Par un de ces pressentiments qui lui sont habituels, le saint vieillard en est avertu, et se retournant vers ses fils, il trace un long signe de croix qui fait surgir la possédée mais rend aux enfants la confiance: ils se remettent à prier.

Le prêtre aussitôt récite les foudroyantes formules de l'exorcisme auxquelles le diable terrorisé se voit contraint d'obéir en maudissant. Cette fois, il se décide pourtant à la résistance, et une scène terrible se déroule sur le rocher qui tremble d'abord, puis bondit comme un vaisseau qui va sombrer; d'affreux hurlements échappent de tous les autres, et l'infortunée se frappant la tête contre les pierres; vomit des propos d'enfer, quant tout à coup elle disparaît au sein des flots amoncelés. Aussitôt, un énorme nuage voile le ciel de noir, le tonnerre roule les échos de sa grande voix, et les éclairs agitent dans les nues les épées de feu.

"O Dieu! Venez à notre aide Seigneur! Hâtez-vous de nous secourir" criait la foule du rivage: "O Christ qui avez délivré Madeleine des sept démons qui tenaient son âme captive, écoutez ma prière", soupirait le blanc vieillard sur le rocher.

L'heure est à l'angoise commune, mais le ciel exauce les voeux, Dieu par un prodige, vient fortifier l'espérance de son serviteur, le roc, s'amollissant comme l'argile garde l'empreinte de son pied droit, et au même lieu, jaillit une source pure et intarissable.

L'âme de l'apôtre touchée d'une invisible main, se sent frémir et est inondée de douceur: "Seigneur, vous lui ôterez son coeur de pierre pour lui en donner un qui soit docile: vous ouvrierez dans ses yeux la source des saintes larmes qui appellent le pardon, et son pied s'affermira dans vos voies."

Aux accents de la prière, la rosée descends des cieux. Soudain une vague écumante jette aux pieds du prêtre le corps de la jeune fille. A-t-elle périe? Non, non! un frisson secoue les membres, les paupières s'ouvrent toutes grandes et le regard s'attache au bienfaiteur; quel regard! Il se baigne d'une gratitude infinie! Heureuse, elle se relève et murmure une prière de foi et d'amour. Tandis que le prêtre baisse sa haute stature, et que ses cheveux blancs ombragent comme un voile pudique la tête de la pécheresse, elle fait les aveux du repentir. Aux premières larmes qui jaillissent de ce coeur renouvelé, le ciel reprend ses teintes d'azur, le soleil déverse des gerbes lumineuses, et le rocher et les deux personnages paraissent comme nimbés d'or; les anges voient la main du prêtre se poser pour effacer les dernières taches d'une honte qui n'est plus. Là-bas, sur la rive, les larmes coulaient réconfortantes. Et lorsque la lionne rugissante, devenue docile, se mit à suivre pas à pas le pasteur, un long cri de triomphante admiration jaillit de toutes les poitrines, alla expirer jusqu'au rocher.

Un siècle a passé, et les paroissiens de l'Islet, sauvegardent de l'oubli, dans un souvenir fait de respect et d'admiration, la vie et l'oeuvre du héros de ce drame. Sa mémoire survit dans l'appellation du rocher qu'ils vous montrent: le ROCHER PANET.

Extrait du livre: "Croquis Laurentiens, par le Frère Marie Victorin, des E.C."

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